Parole recueillie, traduite et mise en récit par Martine

Au début nous étions trois. Au bout de deux ans, nous étions quinze. Et maintenant cinquante agriculteurs sont associés à la coopérative Las Torcas à Órgiva, une petite ville dans la région d’Alpujarra[1], vers Grenade, ont signé un contrat avec nous. Avec nos dix salariés, nous planifions la production : les agriculteurs ont besoin que nous leur donnions des gages de sécurité. Quand la coopérative ne peut pas commercialiser la totalité de leur production – ça arrive parfois – ils cherchent d’autres entreprises pour vendre ce qu’ils ont en trop. Las Torcas les rémunère 30 à 45 jours après qu’ils nous ont apporté leurs fruits.
Nous pourrions être plus nombreux parce que, chaque semaine, des agriculteurs arrivent et veulent nous vendre leurs surplus. Mais nous sommes limités, c’est pourquoi nous demandons à tous ceux qui veulent vendre par notre intermédiaire de faire leurs preuves. Nous passons donc des accords verbaux avec les nouveaux, nous ne leur promettons rien. Par ailleurs, nous ne voulons pas augmenter beaucoup plus le nombre de clients car cela complique la gestion et nous oblige à embaucher davantage de salariés. Notre plus grand défi est de trouver des travailleurs véritablement qualifiés, motivés pour travailler et s’investir dans des projets. Comme partout dans l’agriculture en Espagne, les jeunes ne cherchent pas de travail dans ce domaine. Avec nos dix salariés, nous sommes au complet et nous formons comme une famille. Augmenter le nombre de personnes peut rompre cet équilibre.
« À l’origine, moi aussi j’étais producteur, surtout d’huile d’olive«
Ma plus grande responsabilité est la gestion et l’organisation du travail. Notre petite entreprise est supervisée par un conseil d’administration composé du président, du trésorier et de moi-même qui en suis aussi le secrétaire. Je fais appliquer les décisions qu’il prend. Les deux agriculteurs qui y siègent sont ceux qui possèdent les surfaces de terres les plus grandes. La planification annuelle est discutée chaque année, au mois de janvier, et tous les trimestres nous nous réunissons pour parler de l’organisation générale, du fonctionnement, de l’analyse des cultures. Les décisions se discutent d’une façon collective, d’abord avec les producteurs associés, puis avec le conseil d’administration. Les salariés aussi s’expriment et c’est à moi que revient la responsabilité finale. Mais je peux me tromper. S’il y a une erreur, j’en assume la responsabilité, mais il est nécessaire de se respecter car c’est de cette manière que les décisions se prennent de façon homogène. Le président, légalement responsable, est un producteur de figues, d’amandes et de raisins. Sa fonction est de représenter la coopérative à tous les niveaux et de prendre les décisions qui permettent à la coopérative d’agir, de se lancer dans de nouveaux projets et d’investir.
Nous nous lançons beaucoup de défis. Produire des fruits et des légumes nous expose à rencontrer des difficultés au niveau de leur commercialisation. Quand nous produisons en trop grand nombre, nous devons parfois rectifier nos objectifs. Par exemple, l’été, nous avons beaucoup de tomates, vraiment beaucoup : jusqu’à 200 tonnes ! Nous transformons en conserves et en tomates séchées ce que nous ne pouvons pas vendre. Ce n’est pas moi qui m’occupe de ce projet, c’est une autre personne qui l’étudie et le planifie. Moi, je suis son travail, c’est ma responsabilité en tant que directeur.
En même temps je fais de tout, comme les dix travailleurs ici. C’est important que chacun connaisse ce que font les autres, pas seulement le voir, mais le faire et comprendre tout le processus. Toutes les personnes qui commencent chez nous effectuent les tâches les plus basiques, comme faire le ménage. Ensuite elles vont rendre visite aux agriculteurs et aux clients.
Je prends régulièrement la fourgonnette pour aller chercher les fruits chez les producteurs et je m’occupe aussi de la gestion de toute la paperasse, de la vente. Je fais encore d’autres choses et aujourd’hui, par exemple, je vais voir une foire agricole à Madrid.
Nous avons un poste pour la comptabilité, la gestion financière et administrative, c’est Alicia qui s’en occupe. En revanche, c’est quelqu’un d’autre qui contrôle les entrées et les sorties d’argent. Trois ou quatre personnes sont chargées de la réception ; elles vérifient la qualité des produits, puis préparent les envois. Ensuite, d’autres salariés s’occupent des clients lors de la vente directe dans les boutiques. Et enfin, il y a des travailleurs qui élaborent les produits.
J’aide donc ponctuellement tout le monde afin de rester en contact avec l’équipe. Je vais dans les champs évaluer la qualité et la date de la récolte avec les agriculteurs. Je vérifie moi-même s’ils sont véritablement en bio, je regarde par exemple si quelqu’un fait des choses bizarres. Même s’il existe un organisme, le Comité Andalou de l’Agriculture Biologique, qui vient deux ou trois fois par an contrôler notre coopérative et les agriculteurs qui travaillent avec nous. Notre coopérative est la seule qui fait du bio dans la région d’Alpujarra, nous sommes donc très connus. Une coopérative en bio est plutôt inhabituelle ici, cependant, il en existe d’autres dans la région de Grenade. Les agriculteurs sont très individualistes, ils veulent gérer et vendre seuls. Mais c’est aussi pour cette raison que le travail de la coopérative est très difficile car nous devons gagner la confiance des gens.
« Nous avons fait la démonstration qu’une agriculture biologique est possible ».
Ma première formation, c’est le droit. J’ai été avocat après avoir suivi une formation académique, il y a 30 ans. Puis, il y a 25 ans, j’ai suivi une formation d’agriculteur bio. Un parcours peu habituel. Avoir étudié le droit à l’université me permet de défendre nos valeurs, nos principes, notre économie devant l’administration, de discuter avec des politiques et en même temps de pouvoir parler avec les agriculteurs.
Il y a 30 ans, une Allemande a lancé un projet dédié à la sensibilisation à l’environnement, à l’alimentation bio, pour améliorer la santé, protéger la planète, maintenir la vie rurale et défendre l’économie des territoires. Ce fut l’un des premiers mouvements pour l’agriculture biologique en Espagne. Puis ce projet est devenu une fondation qui allait rencontrer des associations, des écoles. On lui disait que c’était de la théorie, que dans la réalité, ce qu’il préconisait était impossible. C’est ainsi que nous nous sommes dit que nous allions concrétiser nos idées et qu’a été créée la coopérative, un projet économique et plus seulement éducatif et politique. Maintenant, les personnes qui étaient à l’origine de sa création sont âgées, elles ont décidé d’arrêter. Aujourd’hui, face à ceux qui affirmaient que ce n’était que du baratin nous avons fait la démonstration qu’une agriculture biologique est possible. Même si, il faut le dire, les cinq premières années ont été difficiles parce qu’il y avait peu de consommateurs de bio. Mais notre motivation n’était pas qu’économique, même si la rentabilité économique est très importante puisque les agriculteurs ont besoin d’argent pour vivre, comme tout le monde.
Avant la COVID, il y a cinq ans, nous étions énormément en contact avec les politiques parce qu’ils nous aidaient. Nous cherchions alors une forme de reconnaissance. La COVID a causé de grandes difficultés mais elle nous a permis notamment de développer localement nos ventes. Nous avons atteint l’objectif de faire vivre une entreprise de production agricole biologique. Maintenant, si les politiques ont besoin de quoi que ce soit, ce sont eux qui viendront nous chercher.
Depuis la COVID, nous sommes moins actifs sur le terrain éducatif parce que nous nous consacrons principalement au développement de l’activité économique. Mais nous n’oublions pas notre ambition éducative de départ. Chaque année nous lançons un programme de sensibilisation. Nous présentons des projets aux services publics, comme au Parc national de la Sierra Nevada, par exemple, en leur proposant de travailler avec nous. Mais ce n’est pas leur priorité, nous ne leur demandons pourtant pas de subvention, seulement une collaboration institutionnelle facilitant la réalisation de ces projets. Ce que n’avons donc pas pu faire, nous le réaliserons plus tard, si c’est possible.
Nous proposons beaucoup d’événements de formation, d’éducation à nos clients des deux boutiques du village d’Órgiva. C’est une autre manière, plus directe, de faire de la sensibilisation. Nous travaillons aussi avec des étudiants de l’université de Grenade qui nous rendent visite pour apprendre et étudier notre façon d’entrer en interaction avec le territoire. Ils nous valorisent comme des acteurs motivés pour le changement sur notre région.
En Espagne, nos clients sont des écoles et des restaurants. Nous avons dû étendre la gamme de nos produits, et pour cela passer des accords avec d’autres producteurs et/ou coopératives pour nous adapter à leurs besoins. Nous vendons aussi à des coopératives ou à des magasins indépendants à Barcelone et à Madrid. Nous recevons parfois des propositions de collaboration avec de petites boutiques, auxquelles nous donnons parfois suite.
« Je n’aurais jamais imaginé vendre directement dans d’autres pays »
La coopérative a beaucoup évolué parce qu’au début, nous ne vendions qu’en Espagne. Je ne me serais jamais imaginé vendre directement dans d’autres pays. Cette idée a surgi par nécessité parce que la production a augmenté et qu’il n’y avait pas assez de demande ici, même si maintenant elle est plus élevée.
Nos autres clients sont des entreprises françaises et allemandes, mais j’imagine qu’elles achètent aussi à d’autres producteurs. Et nous travaillons aussi avec environ dix groupes de consommateurs français, mais aussi allemands, surtout à Berlin et à Freiburg. Le plus complexe, c’est l’exportation, parce que c’est loin. Il a fallu beaucoup de temps pour effectuer des recherches, améliorer la gestion et trouver les solutions les plus rapides et les plus directes possibles pour qu’en trois jours au maximum, les produits arrivent en France, en quatre jours à Berlin qui se trouve un petit peu plus loin.
Au départ, l’idée de l’exportation est arrivée parce que Davide, un ami, a travaillé à Las Torcas. Quand il est parti vivre en Bretagne, il m’a proposé de développer des canaux de commercialisation[2]. Et puis, j’ai longtemps vécu à Berlin et mes amis m’ont dit : « Écoute, on va faire la même chose en Allemagne ». Et c’est ainsi, le hasard des rencontres. Quand je vais en Bretagne, il y a toujours quelqu’un qui m’accompagne, peu importe qui. C’est une façon pour lui de savoir où vont nos produits et qui les achète. Alicia, celle qui fait la comptabilité, et un jeune malien qui travaille avec nous y sont allés deux fois, mais jusqu’à présent aucun salarié n’est venu avec moi en France, seulement en Allemagne.
Tous les produits arrivent à la coopérative. Nous enregistrons les commandes et nous appelons l’entreprise de transport : « Nous avons trois palettes ». Nous remplissons le camion. Pour ce qui concerne la France, le camion emmène les commandes jusqu’à Perpignan, puis, de là, une entreprise les emmène à Vannes, en Bretagne et les distribue. Les bénévoles de l’épicerie de Saint-Molf vont chercher les produits à Camoël. C’est très direct. En réalité il y a seulement deux intermédiaires. L’un est commun, à Perpignan, l’autre pour la France est à Vannes, et celui pour l’Allemagne se trouve à Freiburg. L’inconvénient c’est que le transport augmente beaucoup le prix du produit.
Cette année, la coopérative fête ses 20 ans, elle existe depuis 2006. Aujourd’hui nos enfants ont 25 ans, et ils ont envie d’apprendre et de poursuivre cette aventure. Si les agriculteurs continuent à vendre leurs produits, c’est possible, je crois que leurs enfants aussi vont continuer.
Alberto
[1] « Normalement, nous ne manquons pas d’eau nous sommes au sud de la Sierra Nevada qui l’hiver est toujours couverte de neige. Cette neige est notre réserve d’eau. En plus, cette année, nous avons eu énormément de pluie ».
[2] À l’épicerie de l’association “À deux mains” de Saint-Molf (Loire-Atlantique), nous vendons des agrumes, des avocats et des produits transformés : des bocaux d’olives et de l’huile d’olive, des sachets d’amandes, des figues et aussi des mangues et des tomates séchées ainsi que de la sauce tomate
Les travailleurs étrangers dans les exploitations
Une fois encore à contre-courant de l’Union européenne (UE) en matière migratoire, le gouvernement espagnol a présenté, mardi 27 janvier 2026, un projet de décret destiné à régulariser un grand nombre de sans-papiers, afin de faciliter leur intégration.
Selon les estimations de l’exécutif socialiste, environ 500 000 personnes principalement originaires d’Amérique latine devraient bénéficier de cette mesure. D’après les données du groupe de réflexion Funcas, ils seraient plus nombreux : 840 000, soit près d’un tiers de l’ensemble des migrants non européens vivant en Espagne.
La ministre des Migrations, Elma Saiz, a précisé lors d’une conférence de presse que les personnes en situation irrégulière résidant en Espagne depuis au moins cinq mois à la fin de l’année 2025, et ne disposant pas de casier judiciaire, pourraient solliciter un permis de séjour délivré selon une procédure accélérée. Les demandes d’asile déposées avant la fin de 2025 seront également concernées. La phase de dépôt des demandes de régularisation débutera en avril et s’étendra jusqu’au 30 juin. Le gouvernement s’est engagé à ce que la procédure administrative n’excède pas trois mois. Le titre de séjour sera valable un an, ou cinq ans dans le cas des enfants. « L’autorisation de résidence permettra de travailler dès le premier jour, dans n’importe quel secteur et sur l’ensemble du territoire. »
Isabelle Piquier, Le Monde 28 janvier 2026
Les productions de Las Torcas
« À Las Torcas nous produisons beaucoup de fruits et légumes tout au long de l’année, en plus ou moins grande quantité parce que nous avons des terrain du niveau de la mer jusqu’à 2000 mètres d’altitude : agrumes (oranges, citrons, kumquats, mandarines, pamplemousses), amandes, aubergines, avocats, bananes, cerises, citrouilles concombres, courgettes, figues, haricots verts, kiwis, mangues, oignons, olives, pêches, piments pommes, poivrons raisins, et tomates. Très peu de bananes (400 kg en 2025), et en 2025 pas de fraises, de framboises ni d’ail.
Nous aidons les petites entreprises familiales qui font de l’huile, des olives, des mangues et des amande séchées à les commercialiser, ce qui nous permet d’augmenter la diversité de produits transformés ».
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