“C’est vrai qu’il y a une certaine fierté. J’ai envie de dire : Voilà, je travaille là…” 

Magali travaille sur le site du terminal méthanier de Montoir-de-Bretagne

Parole de septembre 2022, recueillie et mise en récit par Pierre et Jacques

Le terminal méthanier de Montoir, vu de Saint-Brévin
Par Jibi44 — Travail personnel, CC BY-SA 4.0,

À partir du moment où je suis devenue technicienne de maintenance électrique au terminal méthanier de Montoir (voir encadré), mon territoire mental a complètement évolué. Je suis passée d’un bureau un peu étriqué à un périmètre élargi : celui de l’ensemble du terminal situé au bout d’une route en bord de Loire. C’est un lieu paradoxal puisqu’il est à la fois exposé à tous les vents et strictement fermé au public. Qui veut pénétrer dans ce site Seveso doit y être invité, sinon, il n‘entre pas. Tout juste compte-t-on, parmi les véhicules autorisés, le camion qui vient livrer la restauration méridienne – il faut bien nourrir les troupes… Tout véhicule qui entre en zone gaz, doit être équipé d’un coupe batterie. Pas possible, non plus, d’entrer avec un smartphone.

Travailler dans un service de maintenance amène à intervenir à l’intérieur d’un bâtiment mais aussi à l’extérieur. Il fallait donc que je m’attende à sortir par tous les temps, qu’il pleuve ou qu’il vente. Et en Bretagne, au bord de la Loire, il y a beaucoup de pluie et de vent… Je me souviens d’un hiver particulièrement rigoureux où j’ai eu très froid et où j’ai été mise en réelle difficulté. Il n’y avait pas d’abri. Avec le vent de face, j‘avais les bouts des doigts engourdis. Couverte de vêtements chauds et engoncée dans ma tenue de travail, je n’étais vraiment pas à mon aise. Quelles que soient les circonstances, la tenue de travail est obligatoire. Le Terminal méthanier traite du gaz naturel liquéfié à -160°, il faut faire attention à la brûlure froide ! Aussi, la double manche longue est impérative. En été, pas question d’aller travailler en tee-shirt. Donc vous avez votre tee-shirt à manche longue et votre veste par-dessus. Quand, alors employée dans les bureaux, je m’étais engagée dans cette formation de maintenance électrique, j’avais essayé de me projeter en me disant « Ça ne va pas être simple parce que, techniquement, tu pars de loin ». Mais, à aucun moment je n’avais imaginé que ce serait aussi difficile de travailler dehors. 

Quand j’ai fait ma reconversion, en 2009, je voyais ce changement d’un bon œil, d’abord parce qu’il me permettrait de travailler davantage en équipe. Dans le poste d’assistante de secrétariat que j’occupais auparavant, on était un petit noyau mais le travail n’était pas exaltant et l’équipe était très réduite. Quand vous intégrez un service de maintenance, vous entrez dans une équipe mais vous travaillez aussi avec l’ensemble des services. Cela crée plus d’interactions, et d’échanges, peut-être aussi beaucoup plus de convivialité. L’ambiance d’un bureau est plus feutrée. Tout y est hiérarchisé, cadré, cloisonné, alors que le service de maintenance est beaucoup plus débridé. Ce que j’ai surtout apprécié dans ce nouveau service, c’est la relation humaine, le lien qu’on peut avoir les uns avec les autres. Il y a plus d’une centaine de personnes sur le terminal méthanier, tous services confondus. Le service de maintenance m’a permis de côtoyer les personnels de conduite, que je ne connaissais pas ou que j’avais aperçus une fois ou deux lors de journées à thème, quand leurs horaires en 3×8 le leur permettaient. Non seulement j’ai complètement élargi mon champ de relations mais ce n’était plus le même type de relation qu’avant. 

Le personnel du terminal méthanier s’est beaucoup renouvelé ces dernières années parce qu’il était vieillissant. Native de Saint-Nazaire, j’ai eu la chance de ne pas être obligée de quitter ma région pour aller chercher du travail ailleurs. Je n’ai pas eu besoin de me déraciner. Ici, je suis chez moi, entourée de ma famille. La zone portuaire est le paysage que j’ai toujours connu même si je l’ai vu évoluer. Souvent, les gens se représentent Saint-Nazaire comme « Saint-Nazaire la rouge », la ville ouvrière et industrielle. Aujourd’hui, il y a une volonté de vouloir adoucir cette image, d’ouvrir un peu plus sur le tourisme. Mais la mondialisation a entraîné beaucoup d’autres changements que je ne vois pas forcément d’un bon œil. Par exemple, aux Chantiers de l’Atlantique, que j’aperçois depuis le terminal méthanier, le nombre d’emplois perdus est énorme. Or, ces emplois perdus sont, pour la plupart, des CDI, et non des CDD.  Ce qui signifie que les directions préfèrent employer de manière temporaire des travailleurs dont les conditions de travail, parfois très discutables, ont été dénoncées sans relâche par les syndicats, et en particulier par la CGT. Certains de ces travailleurs ont été jusqu’à faire la grève de la faim… Et l’un en est mort.  “Saint-Nazaire-la-Rouge”, ça me va très bien… Et je n’ai pas envie que ça change. Je regrette particulièrement qu’aujourd’hui on soit obligé de se battre pour pouvoir conserver nos emplois et nos conquis sociaux. 

Dans mes fonctions syndicales précédentes, j’ai eu l’occasion de créer des liens avec d’autres entités proches du terminal : Yara, la raffinerie Total de Donges, la centrale EDF de Cordemais, Diester – une filiale de Cargill – qui aujourd’hui a fermé, General Electric… À l’époque je participais au « collectif portuaire », qui se réunit à l’initiative des représentants syndicaux du grand port maritime de Nantes-Saint Nazaire. L’objectif de ce collectif est de travailler sur les sujets du moment : l’actualité, les activités, les difficultés, les particularités de telle ou telle entreprise, les nouvelles opportunités, les interactions possibles. En tant que déléguée syndicale, je représentais le terminal méthanier. L’intérêt commun à tous ces établissements, c’est l’emploi. Il est donc important de savoir ce qui se passe chez les uns et chez les autres. Si, demain, la raffinerie venait à fermer, ce sont des centaines et des centaines d’emplois directs et indirects, qui seraient menacés, peut-être des milliers. Ça aurait forcément une conséquence sur le bassin nazairien et donc sur l’économie du territoire. Nous étions également très attentifs aux questions de sécurité industrielle. Des collègues pouvaient nous alerter : « Il y a eu des coupes dans le budget de maintenance et donc, on n’a pas révisé tel et tel organe. Ça pourrait être préjudiciable parce que, si demain ça venait à lâcher, on n’a pas de plan B ». C’est toujours intéressant d’avoir le point de vue des travailleurs de la base à côté de celui des dirigeants et des élus. 

J’occupe depuis peu de nouvelles fonctions, je suis maintenant à la fois administratrice salariée d’Elengy – filiale du groupe Engie qui regroupe les terminaux méthaniers – et administratrice salariée du groupe Engie. Jadis, quand vous arriviez chez Gaz de France, vous y entriez pour 30 ou 40 ans. On savait qu’on ferait notre carrière dans cette entreprise. Si mon parcours professionnel illustre encore cette conception, ce n’est plus vraiment aujourd’hui le cas pour les jeunes qui, même s’ils bénéficient du statut du personnel des industries électriques et gazières, arrivent en disant : « Aujourd’hui je suis là, mais demain je serai peut-être ailleurs… ». Je pense que nos directions ont du mal à prendre conscience de tout ça. Aujourd’hui un salarié démissionne parce qu’il a eu une meilleure offre ailleurs. Ce phénomène n’existait pas ou peu auparavant. D’autres, suivant le même exemple, changent de vie, indifférents à l’histoire de Gaz de France, de la scission entre EDF et GDF, de la fusion avec Suez et des filialisations. Les nouveaux arrivants ne s’intéressent pas à ça. 

Mes fonctions m’obligent à me déplacer sur Paris ; et, depuis la crise du COVID, je pratique aussi beaucoup le télétravail. Quel est, finalement, mon périmètre d’activité ? Certains jours, j’ai conscience de me diriger vers mon lieu de travail lorsque je monte dans ma voiture pour prendre la route en direction du terminal ou de la gare. Et d’autres fois, je me rends à mon travail quand je sors de ma cuisine pour aller dans mon bureau. Depuis Saint-Nazaire où j’habite, l’entrée dans le périmètre où se trouve le terminal méthanier se fait dès que je passe la grille et que j’arrive sur le parking. Il n’y a pas de transition, pas de sas. C’est assez « on-off », assez mécanique. Pourtant, je commence déjà à réfléchir à la journée au moment où je monte dans la voiture, où je tourne la clé de contact et où je me mets à rouler en me disant : « Aujourd’hui j’ai ça à faire… » Juste avant de prendre la bretelle pour sortir de la voie rapide, j’ai le centre commercial sur la droite et là, en face, quand c’est bien dégagé… je vois le pont de Saint-Nazaire juste devant moi, parfois un peu encombré par la circulation. Et puis, sur la gauche, j’aperçois les trois réservoirs de GNL et un navire méthanier à quai. C’est vrai qu’il y a une certaine fierté. J’ai envie de dire « Voilà, je travaille là… ». Quand le soleil donne, c’est d’une réelle beauté. Il s’agit pourtant d’un site industriel. On y décharge du gaz, une énergie fossile… En ce moment, on a le gaz un peu honteux. Mais ce terminal est quand même un bel outil industriel.

Les vagabondages professionnels de Magali : conseillère clientèle, secrétaire, électricienne de maintenance puis administratrice d’un grand groupe industriel
Le terminal méthanier de Montoir-de-Bretagne est mon lieu de rattachement professionnel. Mais je suis maintenant administratrice salariée du groupe Engie et de sa filiale Elengy qui regroupe les terminaux méthaniers. Avant cela, j’étais représentante du personnel. C’est-à-dire que je siégeais dans les instances représentatives du personnel et je siégeais également en comité d’entreprise européen du groupe Engie.
J’ai débuté ma carrière en 1996 chez EDF GDF comme conseiller clientèle. J’ai exercé ce métier pendant huit ans dans différentes agences sur le bassin nazairien, la région nantaise et également au sud de la Loire dans l’agence d’un petit bourg qui s’appelle Sainte-Pazanne. En fait, le métier m’intéressait de moins en moins au fur et à mesure que je voyais l’évolution que la direction voulait lui donner.  Il fallait lever la main pour aller faire pipi… On venait vous chercher dans les toilettes pour répondre au téléphone ou pour recevoir des clients à qui on nous demandait de vendre de la mensualisation plutôt que d’apporter un bon conseil – à l’époque on commençait à appeler les usagers « des clients » … Je n’avais pas envie de continuer comme ça. J’ai donc cherché à faire autre chose. À l’époque on avait encore des possibilités. EDF et GDF étaient assez répartis sur les territoires, ce qui n’est plus forcément le cas aujourd’hui.
Donc, j’ai postulé au terminal méthanier de Montoir-de-Bretagne comme assistante de secrétariat. Très vite, je me suis un peu ennuyée. Je suis donc passée d’une activité clientèle assez intense à une activité qui n’occupait pas l’entièreté de mes journées.
Je me suis dit « Il faut que je fasse autre chose ». J’ai eu l’opportunité de suivre une formation en maintenance industrielle, en alternance, au sein du terminal méthanier. Au bout d’un an, je me suis retrouvée dans un service opérationnel : le service « courant fort ». J’ai eu des collègues très gentils, très patients, qui ont pris le temps de m’expliquer les choses. Je partais de très très loin. Ils m’ont accompagnée tout le temps de cette formation. Le travail auquel on me formait consistait à pouvoir intervenir sur de la maintenance préventive ou corrective. Après avoir été certifiée, je suis arrivée un beau matin dans l’équipe. J’étais devenue électricienne. Aujourd’hui, je suis administratrice…

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