« Au bout de sept ans dans ce service, je ne sens pas de lassitude »

Clémence, infirmière en hospitalisation complète – Les inédits de « l’urgence c’est de vivre »

Nous avons plusieurs types de patients en hospitalisation complète.  Certains sont là de façon transitoire. Ce sont par exemple des personnes qui vivent seules et que nous gardons en surveillance après leur chimio. D’autres retournent profiter de leur maison pendant quelques semaines, mais reviennent régulièrement. Je me souviens d’un monsieur qui vivait dans la rue. Nous l’avons gardé longtemps avec nous, le temps de trouver un foyer où il puisse être pris en charge. Forcément, on s’attache davantage aux personnes qui restent longtemps. 

Beaucoup de patients en fin de vie viennent ici en en soins palliatifs. Il m’est arrivé de voir un patient entrer sur ses deux jambes et demander à être sédaté, à dormir jusqu’à ce qu’il parte. Sachant qu’il n’avait plus que quelques semaines à vivre, il avait réfléchi sa décision et fait des directives anticipées. C’était surprenant parce qu’on avait l’impression qu’il allait bien. Alors, on s’est réunis avec toute l’équipe, les cadres, l’assistante sociale, les kinés, les psychologues. Le médecin a expliqué à quel moment de sa maladie se trouvait la personne, pourquoi elle demandait une sédation maintenant. Cette situation est rare mais, quand elle se produit, il faut que toute l’équipe soit du même avis, sur les mêmes bases.  Si quelqu’un n’est pas d’accord, il n’arrivera pas à accompagner le patient. 

D’autres patients luttent jusqu’au bout. Ils le font souvent pour leur famille, surtout les plus jeunes. J’en vois se battre pour leurs enfants et leur conjoint alors qu’eux-mêmes ont accepté la situation. Les personnes âgées ont plus tendance à lâcher prise. Elles disent qu’elles ont vécu leur vie, se sentent prêtes pour partir. Dans tous les cas, c’est difficile pour l’entourage. Je me souviens d’une dame qui perdait sa fille de vingt ans. Elle hurlait dans le couloir, avec des crises d’angoisse, de panique. Dans un cas comme cela, on ne va pas aller contre ce qu’elle dit. Je ne sais pas ce que c’est que de perdre un enfant. Je ne suis pas à sa place. Donc on a écouté, essayé de la calmer comme nous le pouvions avec le médecin, la psychologue et la famille qui était là. 

Les familles sont très présentes en oncologie. Il n’y a pas d’horaire de visite. Cela surprend les gens qui demandent à quelle heure ils ont le droit de venir ou d’appeler. Les chambres sont individuelles et spacieuses, cela facilite les choses. Les familles peuvent rester la nuit, nous leur fournissons un lit pliant. S’il y a plusieurs personnes qui restent, elles peuvent aussi utiliser le petit salon. Il arrive, mais c’est rare, que certains ne veuillent pas sortir de la chambre quand je viens faire un soin. Alors, je négocie, je leur dis que c’est le moment où je vais m’occuper de leur proche, qu’ils peuvent en profiter pour s’aérer un peu. J’ajoute que ce ne sera pas long – le temps d’aller prendre un café dans le petit salon – que je les appellerai s’il y a quoi que ce soit. Certains sont dans la chambre 24 heures sur 24. Ils ne se rendent plus compte.

C’est beaucoup d’émotion de toutes sortes, positives ou négatives. Quand on travaille ici, il ne faut pas rentrer chez soi avec les patients dans la tête. J’essaye de prendre du recul. Personnellement, cela passe par le sport, mes amis, ma famille. Je pense que mon conjoint comprend que quand je lui raconte ma journée, cela m’aide à passer à autre chose. Nous en plaisantons entre nous.

Dans l’équipe aussi, nous pratiquons beaucoup l’autodérision. Nous rions de choses qui seraient horribles si on les sortait de leur contexte. Par exemple, on a pu dire  : « Attention, j’allume la lumière » à un patient aveugle; ou « posez bien les deux talons par terre en vous levant » à celui qui avait perdu une jambe… tout en cherchant son deuxième chausson sous son lit ! On se raconte cela entre nous quand on prend le café dans la tisanerie. Même les patients en rient avec nous. Ça fait du bien de se lâcher un peu. Dans le service, nous avons presque toutes entre trente et quarante ans. Nous nous retrouvons régulièrement à l’extérieur pour prendre un verre, parler d’autre chose, y compris avec les médecins. 

Je ne pense pas pouvoir faire toute ma carrière dans ce service, c’est parfois lourd psychologiquement. Mais au bout de sept ans, je ne sens pas encore de lassitude. J’ai vu des soignants la ressentir tout de suite, des infirmières dire au bout de quelques jours que ce n’est pas pour elles. Il y a aussi des gens à qui l’on dit que le service n’est pas fait pour eux, qui manquent de pétillant, ou sur qui on ne peut pas compter. On ne peut pas rester ici si on travaille en solitaire. En général, c’est plutôt unanime. Dans ce cas-là, on peut en parler à la cadre qui va alors discuter avec la personne. 

Le service d’oncologie est particulier. D’abord, parce qu’on y traite davantage de l’humain. Et aussi parce que nous formons une petite équipe, avec seulement trente lits en hospitalisation complète. Nous pouvons cocooner les patients. Même si parfois nous courons un peu, nous arrivons à ce qu’ils ne le ressentent pas, ni leurs familles. Dans l’organisation actuelle, en deux secteurs, je prends quinze patients en charge, avec l’aide-soignante, après les transmissions de 6 heures 30 et jusqu’à 17 heures. Les collègues d’après-midi arrivent à 10 heures 30 et il y a une équipe de nuit à partir de 21 heures.  Bientôt, nous serons en quatre secteurs et je n’aurai plus que sept ou huit patients, dont je m’occuperai pendant douze heures d’affilée. Nous avons préparé cette réorganisation ensemble. Elle a été votée à la quasi-unanimité par tous les membres du service. La direction l’a validée. 

Aujourd’hui, les patients voient trop d’infirmières différentes : celle des soins du matin, celle du jour qui vient pour la perfusion, celle du soir. Pour les patients comme pour leur famille, il sera plus simple d’avoir affaire à une seule infirmière pendant une demi-journée complète. Cela va aussi réduire le temps passé aux transmissions et nous donner moins de week-ends travaillés. Je pourrai plus facilement répondre aux sonnettes de mes patients. J’essaie de réagir rapidement quand l’un d’eux appelle, mais souvent je viens un peu tard parce que je suis occupée dans une autre chambre. Ou bien c’est quelqu’un d’autre qui répond. 

Souvent, des patients abusent de la sonnette. Mais ils ont besoin de présence. Il leur arrive de rappeler dès que je sors de leur chambre. Par exemple pour fermer leur volet, ou allumer les lumières alors qu’ils peuvent le faire avec leur télécommande. Il y a aussi des patients qui ont des métastases cérébrales et qui ne savent pas pourquoi ils sonnent. Ce n’est pas de leur faute. Certains sont en colère. Pas contre nous, ils me le disent, mais contre la maladie parce qu’elle n’est pas juste, ou contre  le médecin qui leur a annoncé une nouvelle qu’ils ne voulaient pas entendre. Ils sont fâchés qu’on leur ait conseillé d’aller consulter à Nantes où des professeurs d’oncologie testent des traitements censés être adaptés à leur pathologie. Heureusement les patients ne restent pas en colère pendant toute leur prise en charge en hospitalisation complète. 

Le service d’hospitalisation complète est très différent de l’hôpital de jour où je travaille parfois, en chimiothérapie. Là-bas, la grande majorité des patients viennent pour leur traitement et repartent ensuite. Ils n’ont pas besoin d’être hospitalisés. Par exemple, le cancer du sein demande une séance par semaine pendant quelques mois. Quand ils font leur dernière cure de chimio, les patients reçoivent généralement de bonnes nouvelles, ils sont contents. En hospitalisation complète ce sont plus souvent de mauvaises nouvelles que des bonnes.

Clémence, infirmière en hospitalisation complète

Depuis plusieurs jours, le patient qui occupe la chambre voisine était l’objet de soins soutenus. La porte de sa chambre restait constamment ouverte et on l’a entendu par moments se plaindre sourdement. Peu à peu la famille est arrivée, a envahi sa chambre, a débordé dans le couloir, s’est installée dans le salon des visiteurs. C’est une veillée silencieuse et grouillante. Les enfants qu’on fait entrer pour un adieu se tiennent raides et interdits, les yeux écarquillés. Les adultes soupirent, ne veulent pas le croire, ne savent plus où aller. Dans le salon, tous les fauteuils, tous les sièges sont occupés. Un jeune garçon, sur les genoux d’un père ou d’une mère, pleure sans bruit, sans relâche. Les aides-soignantes, ASH, infirmières se frayent un passage, se mêlent aux gens, essaient de leur parler ou se taisent. Elles sont là, elles aussi. 
Je passe au milieu de tous ces gens pour regagner la chambre de mon épouse. Je referme soigneusement la porte derrière moi.

Pierre, accompagnant

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :