Première expérience du travail salarié, pendant la crise sanitaire

Lusi 19 ans, étudiante et assistante en préparation de commandes

Parole du 8 mai 2020, mise en texte avec Pascal

Je suis assistante en préparation dans un supermarché alimentaire qui vend exclusivement par internet. Les gens font leurs courses en ligne et sont livrés une à deux heures plus tard. C’est une start-up, donc tout le monde se tutoie et s’appelle par son prénom. 

Je travaille avec mon amie Esther qui est aussi étudiante, avec qui je partage un appartement en colocation. On a commencé à travailler ensemble. Ma première journée, c’était le dimanche d’avant le confinement. Ils venaient de recevoir des masques en tissu, ils nous en ont donné un à chacun. Un des chefs a dit à un employé :  » Tu ne le perds pas parce que ça nous a coûté 6 euros 50, une fortune « . Après il s’est repris et a ajouté :  » Enfin on fait ça pour vous protéger, donc ça nous fait plaisir « . En salle de pause un des micro-ondes est réservé pour désinfecter les masques avec, inscrit sur une feuille :  » Faire chauffer pendant 30 secondes « .  Je dois laver le masque tous les soirs. Moi, je ne je travaille que deux jours par semaine, j’ai le temps de le faire. Je pense que les gens qui travaillent tous les jours ne les lavent pas à chaque fois. 

Dès que tu arrives le matin, tu te connectes sur le site internet avec ton téléphone, tu actives ton compte. C’est du pointage. Ça compte, à la seconde près, ce que tu fais pendant la journée. Le soir, si tu termines à 18 heures et que tu désactives à 18h04 pour finir une commande, tu es automatiquement déconnectée à 18h. Alors que si tu te connectes à 9h01 le matin, la minute est décomptée de ton salaire. Une deuxième application t’indique à quelle zone tu es affectée pour la journée,  » le sec  » ou  » le frais « … et une commande s’affiche avec un numéro. 

On travaille dans un hangar. Au sous-sol, il y a ce qu’ils appellent  » le sec  » : pâtes, céréales, bouteilles, gâteaux.  Au premier niveau c’est la section du  » frais « , en frigos et chambre froide. C’est principalement de la viande. Il y a aussi  » le primeur « , bio et non bio, et un espace dédié à la préparation des commandes. Le rez-de-chaussée est ouvert sur un grand parking où les livreurs viennent chercher les commandes. 

C’est ma première expérience du monde du travail salarié, un travail ouvrier hyper physique. Tu passes dans les rayons et tu prends les produits que tu mets dans des sacs. Les sacs sont ensuite assemblés par numéro de commande et posés sur les étagères pour les livreurs. Le parcours est fait pour que tu ne reviennes pas sur tes pas. Tu commences à l’endroit du premier produit de la liste de ta commande. Après, tu suis le parcours article après article. Tu valides chaque prise de produit sur le téléphone et tu indiques le nombre de sacs compris dans la commande. Tu fais des allers-retours dans les rayons avec un sac de plus en plus lourd. 

Dans les frigos c’est un peu le bordel, il y a trop de produits et les grilles des étagères tombent parfois avec ce qu’il y a dessus. Tu cherches un produit en tâtonnant et le gant revient tout collant. Ça colle à cause du jus de steak haché ou de poulet qui parfois coulent des paquets de viandes sous vide qui se sont ouverts.  Avec les grosses pièces de viande, tu ne peux pas juste mettre ta main et prendre rapidement un produit. Les portes sont lourdes, c’est très physique de les ouvrir et les refermer à chaque fois. Tu te baisses, tu te relèves. C’est douloureux quand tu fais ça plusieurs heures d’affilées

 » Le frais « , c’est le plus dur, par contre au « primeur » les piles de cagettes sont posées au sol. Au fur et à mesure que tu prends les produits ça descend, rien n’est jamais à la même hauteur. Tu passes ton temps à te lever, à te baisser. D’un point de vue sécurité, c’est limite. Il reste des cartons vides dans les rayons, on les enjambe. À la fin de la journée, tu as mal partout. Moi je fais ça deux jours par semaine et je suis claquée après une journée. Ça m’a vraiment étonnée que ce soit autant physique.  Le pire, c’est la boulangerie, avec les mouches. Le rayon  » primeur  » est assez hallucinant. On est beaucoup à travailler dans un petit espace. Il y a plein de trucs au sol, des feuilles de salade qui tombent, des grains de raisin… 

Quand on termine une commande, l’application en relance une autre et ça continue. Parfois l’application peut t’affecter à un nouveau rayon. Tu t’installes dans ton truc et la commande d’après, paf ! tu es mise autre part. Quand ça arrive, le temps passe beaucoup plus lentement, psychologiquement c’est lourd. Je fais des journées de 9 heures deux fois par semaine. Pour ce qui est de mes droits, on ne m’a rien expliquée, j’ai tout appris par moi-même. J’ai su que j’avais droit à une demi-heure de pause quand j’ai entendu des gens demander s’ils pouvaient la prendre. Il y a environ 20 personnes par niveau, avec quatre et six petits chefs.  Je les appelle petits chefs parce qu’au final, je ne sais pas qui sont les grands chefs. Avec mon amie Esther, on les appelle aussi  » les gens aux ordis « . Il n’y a pas de bureaux, ils travaillent debout, avec leurs ordis sur des cagettes empilées. C’est eux qui vérifient les commandes et nos statistiques de production, si on va assez vite ou pas.  On n’est jamais venu me voir pour ça mais j’ai déjà entendu pour d’autres :  » Tu es dans le rouge, il faut que tu ailles plus vite « . 

Dimanche dernier, on a lavé la chambre froide de la viande. Pour passer la serpillière, il a fallu tout sortir. C’était crado. En fait, il y avait plein de trucs qui étaient là depuis très longtemps. On a trouvé une grosse cagette de poulet périmée et une autre de fromage, périmée elle aussi. Du coup on a tout jeté. Quand je rentre du travail, je me sens sale.  Il faut que je prenne une douche. J’ai l’odeur du truc quoi. 

Après le travail, avec Esther, on passe beaucoup de temps à en parler. D’en parler c’est important, parce que même s’il ne nous arrive pas des trucs de fou pendant la journée, même si on pourrait penser qu’intellectuellement ce travail n’apporte rien, quand on rentre, on passe une heure dans le salon à se raconter les anecdotes de la journée et ça nous fait du bien. Et on s’est rendu compte que c’est beaucoup plus difficile pour elle que pour moi. Tous les chefs connaissent mon prénom, ils ne connaissent pas le sien. En une semaine, j’ai été formée à tous les postes, pour Esther ça a pris trois semaines. Tous les gens me disent bonjour, pour Esther, ça dépend des personnes. Un jour, la batterie de son téléphone était déchargée. Dans la procédure, quand cela arrive tu peux poser ton appareil pour le recharger et on te place en « aide au centre », à faire du rangement. Elle va donc prévenir un chef. Le type lui dit en gueulant : « Ben, je ne sais pas, t’as qu’à rentrer chez toi ! ». Du coup, Esther est restée sur le côté. On a appris, après, qu’ils avaient des batteries de portables à disposition. Ils ne nous l’avaient jamais dit. En rentrant cette journée-là, on s’est dit qu’il y avait un truc qui n’allait pas. On a eu un déclic du genre « Ah oui mais là, il s’est passé ça ! Oui mais là… ! » Esther est métisse et quand tu mets tout bout à bout, tu te rends compte de la différence d’intégration pour Esther dans l’entreprise.

Pour moi, ça « se passe bien » parce que je suis blanche et étudiante.  Mais il y a aussi un sexisme important dans cette boîte. On est une petite minorité de filles, à bosser avec des mecs qui ont entre 23 et 25 ans et racontent tout le temps des blagues sexistes entre eux. C’est assez lourd. Et comme Esther et moi sommes plus jeunes que les autres, certains chefs nous parlent comme si on était des gamines. Une fois, je rassemblais une commande de 12 sacs. C’est énorme et je n’avais pas vu que la personne avait mal écrit les numéros sur les sacs : certains étaient notés 692 et d’autres 662. J’ai rassemblé tous les sacs et quand le livreur est venu les prendre il n’a pas compris. Le chef vient me chercher, m’amène devant les sacs et me dit d’un ton hyper condescendant : « C’est toi qui as fait cette commande ?  Tu ne vois pas que les numéros sont mal écrits, là ? Tu te rends compte de ton erreur ? » Qu’il m’amène devant, comme si j’étais un chien, ça m’a foutu mal pendant quatre heures. On le voit très bien, nous, qu’ils ne parlent pas comme ça aux mecs de trente ans. 

Dans cette boite, il y a des soucis de racisme, il y a des soucis de sexisme et des problèmes de postures de supériorité. Les gens n’osent pas trop demander, ni se plaindre quand ils sont affectés quelque part. ils sont comme résignés. Beaucoup comme moi ne sont pas là toute la semaine

Je suis tombée malade du Covid assez tôt après mon arrivée dans l’entreprise. Je n’avais que le numéro de téléphone du RH, aucun autre contact. Mon médecin m’a fait un arrêt de travail. Je ne savais pas comment déclarer mon arrêt maladie. Esther était encore plus perdue que moi parce qu’elle n’était pas malade mais évidemment, en situation de Covid 19, elle ne pouvait pas se rendre au travail si moi j’étais malade. On a donc envoyé toutes les deux des messages au RH qui ne nous a jamais répondu. C’était compliqué de savoir si on était bien dans les règles. Moi j’ai compris comment me déclarer auprès de la sécu parce que c’est un service en ligne. Esther elle, n’avait pas de justificatif du médecin parce qu’elle n’était pas malade. Quand on est revenues au travail 15 jours plus tard, aucune question pour savoir si on était en bonne santé, rien. Il y a juste le RH, quand je suis venue dans son bureau qui m’a dit : « Alors, ça va mieux ?  » Et c’est tout. 

Esther n’a pas été payée pour ces journées d’absence et sur sa fiche de paye, ils lui ont décompté deux jours de plus, elle a perdu plus de 200 euros. Elle va arrêter à la fin du mois parce qu’elle n’en peut plus. Moi, je ne sais pas. Si j’étais en période de cours je n’aurais jamais continué. Mais je n’ai pas cours, ni au conservatoire ni à la fac. Deux jours par semaine, ça va, je pense que je vais continuer un peu. C’est hyper intéressant mais en même temps c’est déprimant. Il y a des gens qui sont là-dedans tout le temps. Je suis contente d’avoir cette expérience du travail mais en même temps,  » merde quoi  » je savais très bien que c’étaient des choses qui existaient au travail, mais le fait de le vivre, c’est autre chose. Humainement c’est une expérience très importante pour moi. 

Parole de Lusi, le 8 Mai 2020, mise en texte avec Pascal

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