De la gestion des contradictions dans un monde qui n’aime pas l’incertitude

Guy, médecin du travail local en Ile-de-France et référent auprès de la cellule de crise nationale de son entreprise

Parole du 6 juin 2020, mise en texte avec Christine

En Ile-de-France, on a été en plein dans la crise sanitaire, et on y est encore. Depuis le début de la crise je travaille à mon bureau de Noisy-le-Grand. Je suis un des rares salariés qui n’ait pas été confiné. Avec tous les dossiers de mes agents, et une connexion de qualité, j’y suis beaucoup plus opérationnel que chez moi. Bien sûr, mes conditions de transport et de travail me le permettent, en respectant les règles sanitaires de base que l’on connaît tous maintenant. J’arrive de bonne heure à mon cabinet médical. Je prépare mes consultations. Elles débutent à huit heures, avec les agents qui ont demandé un contact téléphonique avec moi. Depuis le 13 mai, je prends en consultation téléphonique essentiellement les sujets à risque, qui doivent rester confinés. Ce serait quand même un comble qu’ils s’exposent au virus en venant me voir !

Un décret gouvernemental donne une liste exhaustive des pathologies concernées. J’ai donc fait une très large communication pour que les personnes me téléphonent. Elles m’appellent en me disant : « Docteur est-ce que je suis à risque ou pas, est-ce qu’il faut que je reste confiné ? » Et si besoin je rédige leur certificat d’isolement.

J’ai aussi les « sujets contacts » en consultation téléphonique : ce qu’ils doivent faire, la durée d’isolement, quand ils pourront reprendre. Et ceux qui ont eu la maladie, qui ne sont théoriquement plus malades et qui souhaitent reprendre le travail. J’ai eu aussi dans ces consultations téléphoniques des agents qui vivaient difficilement le confinement du point de vue psychologique, ou qui rencontraient des problèmes d’ordre ergonomique. C’est parfois beaucoup plus compliqué de travailler sur un coin de table chez soi plutôt qu’au bureau. C’est d’ailleurs dans ces conditions que les salariés peuvent se rendre compte qu’on travaille dans des entreprises de qualité, qui offrent de bonnes conditions de travail.

Après les consultations téléphoniques, j’ai les consultations physiques, pour les visites médicales spontanées, les visites d’embauche, de reprise ou de pré-reprise. Les visites systématiques restent suspendues. Les équipes étant toujours en effectifs réduits, je peux difficilement leur demander de se passer d’un agent pour qu’il vienne à sa visite médicale. J’espère reprendre ces visites d’ici fin juin.

Une fois les consultations finies, j’ai mon activité locale de médecin du travail, avec les équipes d’Ile-de-France Est. Je réponds aux questions classiques sur la pandémie, dans les réunions téléphoniques des instances représentatives du personnel – CSE et CSSCT – les réunions intersyndicales… Il y en a eu beaucoup pendant cette crise. J’ai aussi les conférences téléphoniques avec mon équipe médicale, qui est confinée mais qui vient au cabinet le lundi matin, en voiture, et en respectant les gestes barrière.  Avec l’infirmière et l’assistante, nous faisons le débriefing de la semaine écoulée, le briefing de la semaine à venir, nous préparons les consultations, je les mets au courant de ce qui s’est passé au niveau de l’entreprise. Il a fallu aussi, pour l’équipe médicale comme pour n’importe quel service de l’entreprise, mettre en place un plan de continuité de l’activité, et à partir du 11 mai un plan de reprise de l’activité : le temps de présence, l’organisation pour la reprise en présentiel. Bien évidemment je l’ai fait avec elles.

Pendant le confinement, la direction régionale Ile-de-France a proposé des conférences téléphoniques à l’ensemble des agents de la région. Ils m’ont demandé si j’étais d’accord pour y participer. Moi, j’ai sauté sur l’occasion. Pendant une heure, je répondais à toutes les questions, avec près de cent-cinquante participants. Je crois qu’ils étaient contents d’avoir un médecin en direct. D’autant que je les connais bien, puisque ça fait longtemps que je m’occupe d’eux. C’était vraiment très intéressant.

Pour ma part, j’ai organisé avec les préventeurs des réunions téléphoniques à l’intention des sauveteurs secouristes du travail, pour leur présenter les fiches réflexes. Ces fiches, une douzaine, ont été établies par l’équipe de crise nationale, à laquelle j’ai par ailleurs été associé comme médecin référent. On y trouve les réponses à des questions pratiques, comme : Que faire quand on intervient chez le client ? Quand on a un cas contact dans l’entreprise ? Comment nettoyer les vêtements de travail ? Comment porter un masque ? Je m’étais rendu compte que les fiches étaient diffusées sans forcément être expliquées. J’ai donc proposé à l’employeur que les secouristes soient chargés de diffuser les fiches à leurs collègues. Nous avons ainsi formé une soixantaine de personnes de la région, trois ou quatre par site, et ça a très bien marché.

J’ai aussi beaucoup travaillé avec les agences de conduite du réseau électrique, qui travaillent en 3×8, pour adapter l’organisation au risque pandémique, notamment les rythmes de travail de nuit, les risques liés aux contacts à la prise de travail, à l’utilisation des bureaux par des équipes successives. Dans les agences d’exploitation aussi, il a fallu mettre en place tout un protocole de désinfection des véhicules entre les astreintes.

J’ai passé beaucoup de temps à l’analyse toxicologique des produits virucides, qui sont aussi très corrosifs. Pour les utiliser, il faut donc l’avis du médecin du travail. Parfois, on est obligé de se rabattre sur l’eau de javel diluée au bon dosage, je l’ai d’ailleurs écrit dans une fiche réflexe nationale. Avec bien évidemment les discussions au CSE, au CSSCT et avec les organisations syndicales. Quand je n’étais pas capable de répondre, je trouvais de l’aide auprès du service toxicologie de mon entreprise. Mes avis de médecin du travail ont été bien pris en compte par l’employeur.

Surtout qu’au niveau national, j’étais aussi le médecin référent auprès de la cellule de crise, où je représentais mes confrères. Il n’était pas rare qu’on m’appelle le soir pour avoir mon avis de médecin sur la fiche réflexe qu’ils venaient de rédiger et voulaient diffuser le lendemain. Chaque jour ils avaient des questions … et besoin d’une réponse rapide. En tant que médecin référent j’assistais aussi au CSE central national et au CSSCT national, au comité de suivi du plan de continuité des activités, puis du plan de reprise de l’activité. Cette activité nationale a été excessivement chronophage mais passionnante.

Étant le médecin référent, je répondais aussi aux questions des confrères, quand ils m’appelaient, ou quand les directions nationales réunissaient l’ensemble des équipes médicales de l’hexagone : cent-vingt participants en général.

Toutes ces activités m’ont pris un temps inimaginable. Le Covid est une maladie que l’on découvre, avec beaucoup d’incertitudes. Mais le monde du travail n’aime pas les incertitudes. Néanmoins, je trouve qu’on a finalement proposé des solutions qui tiennent la route, même si tout est critiquable, face à une maladie qu’on découvre.

Au début, on a tous bricolé. On dépendait des informations des instances supérieures, des premiers avis. Quand Édouard Philippe ou Olivier Véran disaient début mars : « le masque ça ne sert à rien » j’avais tendance à faire confiance. Il y avait des experts partout. Certains disaient blanc et d’autres noir. Et moi, médecin local, je devais bricoler, m’adapter aux évolutions de la pandémie et des connaissances. J’ai dû trouver du temps pour mettre à jour mes connaissances en permanence. Ça évoluait tous les jours. J’avais un nombre monstrueux d’articles à lire. Sinon j’étais perdu.

Par exemple, avec les FFP2, puis les masques chirurgicaux, puis les masques à usage non sanitaire, et les masques tissu, ou faits maison, je lisais quelque chose un jour et le lendemain il y avait un nouvel article. J’y passais une à deux heures par jour pour pouvoir répondre correctement. Quelle galère avec ces masques ! L’entreprise avait beaucoup de FFP2, qui ont été – à juste titre – réquisitionnés pour le milieu hospitalier. Nous avons donc basculé sur le double masque chirurgical. A mon avis c’est une solution intéressante, mais très compliquée à faire accepter par les différents partenaires : des débats longs, épuisants. Et ce n’est pas fini.

Personnellement, je porte le masque chirurgical pour les activités présentielles que j’ai reprises. Au bout de trois heures, je suis bien content de l’enlever. Mon rôle de médecin, c’est aussi de tout faire pour limiter cette contrainte pour les agents. Avec de la protection collective, des plaques de plexi entre les postes, de l’organisation des équipes, les agents ne devraient porter le masque que lorsque la distanciation est impossible. Mais pour expliquer ça à certains, c’est compliqué. Parce que pour eux, ce qui est important, c’est d’avoir le nez et la bouche protégés. L’employeur a une obligation de résultat en matière de protection, les représentants des salariés voudraient qu’on leur garantisse un risque zéro. En période pandémique, c’est encore plus compliqué.

Parole de Guy, le 6 juin 2020, mise en texte avec Christine

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