Jouer à la bataille navale à distance avec des enfants malvoyants

Tiphaine, psychomotricienne et instructrice de locomotion

Parole du 16 avril 2020, mise en texte avec Martine et Christine

Pendant les grèves des transports en décembre – janvier, je pouvais marcher jusqu’à 1h30 pour me rendre d’une école à une autre. Avec le Covid, on a enchaîné sur une autre galère ! Je suis psychomotricienne et instructrice de locomotion dans une équipe pluridisciplinaire où nous suivons 70 enfants de zéro à vingt ans, en nous déplaçant sur leurs lieux de vie, crèche et établissements scolaires, parfois à domicile.

Le mardi après-midi est réservé aux réunions et aux temps d’échanges entre collègues. Après une heure trente de réunion institutionnelle nous faisons des « réunions de synthèse » pour chaque enfant afin de faire le point sur l’année et de rédiger un projet individualisé comportant des axes de travail. Deux semaines plus tard, lors d’une rencontre avec les parents le document leur est remis afin qu’ils le signent s’ils sont d’accord avec ce qui est proposé. Je suis dans une équipe dynamique et bienveillante. Avec la crise du Covid on a mis en place des outils entre nous pour pouvoir communiquer facilement et continuer les réunions d’équipe. Comme nous ne pouvons plus nous réunir, nous avons créé une fiche de suivi par enfant sur un tableau Excell que chacun peut remplir, ce qui facilite grandement la transmission d’informations. En cas d’appel téléphonique aux familles on note sur cette fiche s’il y a des choses importantes à transmettre aux collègues : cela permet une bonne coordination. Il a fallu un petit temps pour que tout le monde se fasse à cet outil. Ce qui va rester après la crise, c’est peut-être l’habitude de ce type d’outil informatique pour échanger des informations !

Je m’occupe de sept enfants en psychomotricité, et un peu plus en locomotion, éparpillés sur tout Paris. En locomotion Je travaille l’autonomie des déplacements, la découverte du milieu urbain et de lieux nouveaux, en utilisant entre autres le ressenti du corps : la proprioception. Quand un enfant arrive dans sa nouvelle école, je la lui fais découvrir, afin qu’il puisse s’y déplacer aisément, et faire des liens entre les différents espaces où il est amené à aller : sa classe, la cour, les toilettes et la cantine.

On travaille beaucoup avec les ULIS Déficience Visuelle, les Unités Localisées pour l’Inclusion Scolaire. Ce sont des classes spécialisées au sein des écoles ordinaires. L’enfant a ainsi des temps avec une institutrice spécialisée, où il peut revoir des apprentissages qui n’ont pas été bien intégrés ou encore apprendre le braille s’il en a besoin. Il a aussi des temps d’inclusion dans une classe ordinaire. Les enseignants des deux classes ont beaucoup de liens entre eux.

Un petit enfant développe ses capacités à 90% avec le visuel. Quand il ne voit pas bien, ou pas du tout, son développement psychomoteur a besoin d’être soutenu. Il peut fréquemment avoir des troubles de l’équilibre, des difficultés motrices, de la crainte à découvrir l’environnement, des difficultés de représentation spatiale… En psychomotricité, lorsque j’interviens auprès d’un enfant, je vais le chercher dans sa classe et nous faisons une heure de séance dans une salle de l’école Selon des axes de travail fixés après son bilan psychomoteur, je lui propose des activités, ludiques, pour soutenir au mieux son développement. Nous pouvons faire des parcours psychomoteurs, des activités autour de la connaissance et la représentation mentale du corps, de l’orientation spatiale, des jeux de ballon, sonore si besoin, et des temps de détente pour apprendre à s’apaiser. Après la séance je le ramène dans sa classe.

En séance de locomotion je travaille principalement dans la rue, pour qu’il découvre ce milieu et en comprenne l’organisation. Les objectifs de travail sont différents selon l’âge de l’enfant. Pour les plus jeunes, c’est principalement la connaissance de la rue : la chaussée, le trottoir, les carrefours, les dangers, le mobilier urbain, mais aussi la stimulation des autres sens, les bruits de la rue, l’olfaction, la proprioception. Ce travail peut commencer dès 3 ans. En effet, l’enfant déficient visuel doit pouvoir se créer des représentations mentales au plus juste de la réalité, pour appréhender au mieux le monde. Pour exemple : un enfant voyant voit un banc dans la rue, on le lui nomme, associant une image au mot. Il verra peut-être aussi un banc dans un livre. En faisant les liens entre ce qu’il a vu, entendu et lu, il inscrit sa représentation mentale du banc. Un enfant déficient visuel doit être accompagné dans la découverte du banc sous tous ses angles afin que ça ne reste pas une masse floue perçue dans la rue.

Avec les plus grands je travaille beaucoup sur les techniques leur permettant de traverser en sécurité en s’appuyant sur l’écoute des voitures. La représentation mentale est un axe majeur afin de pouvoir se représenter son quartier, et éventuellement effectuer des petits trajets autour de chez soi. Avec les collégiens l’un des objectifs souvent travaillé est l’autonomie pour aller à l’école. Certains doivent apprendre à utiliser le métro : l’organisation, le fonctionnement, les dangers, et où chercher les informations pour les enfants malvoyants. Cet apprentissage, spontané chez les jeunes voyants doit être soutenus et accompagnés pour les enfants déficients visuels.

 Certains jeunes peuvent avoir besoin d’un outil de compensation pour se déplacer : la canne blanche. Je devais travailler la canne blanche avec un jeune de onze ans, mais là, à distance avec la crise du Covid, je ne pouvais absolument pas le faire. Il a donc fallu s’adapter, tout en gardant bien sûr en tête l’intérêt du jeune. J’ai alors décidé de travailler sur les applications de déplacement, comme RATP et city mapper, dont il aura besoin pour être autonome plus tard. Ainsi, en utilisant sa tablette munie d’une synthèse vocale pour la lecture de l’écran, et avec ma guidance téléphonique, il a pu découvrir les applications et commencer à se les approprier. Je n’avais pas forcément prévu de voir ça si vite avec lui, mais c’est ce que j’ai trouvé de plus pertinent à  distance.

Dès le début du confinement, beaucoup de choses ont été mises en place pour garder le lien avec les jeunes et les familles. La direction du service les a toutes appelées pour savoir si elles souhaitaient ou non les suivis à distance, elles ont toutes répondu positivement. A partir de là, on nous a demandé de commencer très rapidement ces suivis. J’avais comme l’impression qu’il y avait un caractère d’urgence et qu’il fallait commencer tout de suite, alors que nous ne sommes pas un service d’urgence et que nous ne sauvons pas des vies. Ce sentiment s’associait à l’appréhension que je pouvais avoir à l’idée de faire des séances de psychomotricité ou de locomotion par visio, et qui plus est avec des enfants malvoyants ou non voyants ! Lors des premiers appels aux familles j’ai pu aussi me rendre compte que certaines n’avaient pas trop osé refuser les suivis à distance pour ne pas froisser, mais qu’elles avaient besoin d’un peu de temps pour trouver une nouvelle organisation de vie avec leur propre travail à distance, le travail scolaire des enfants et tout le quotidien.  

Je reconnais cependant que pour les enfants et les familles, et particulièrement celles qui sont dans des situations sociales compliquées, notre travail à distance était indispensable et a permis de maintenir un lien essentiel. Les enfants eux-mêmes ont exprimé, verbalement ou par leur comportement, l’importance de ce lien. Pour exemple, un enfant de six ans qui n’est pas toujours hyper motivé pour les séances de psychomotricité et qui, là, ne voulait plus raccrocher. Ses activités avec moi étaient sa bouffée d’air de la journée.

Au début je me suis mis la pression sur mes objectifs de travail. Avec la distance, ça paraissait impossible. En locomotion, on travaille dans la rue, en psychomot, on est directement en lien avec le corps. Alors il a fallu relativiser les objectifs et garder en tête qu’à situation exceptionnelle, séances exceptionnelles ! Le plus important était avant tout le lien et le maintien de la relation avec l’enfant. J’ai du un peu mettre certains axes de travail de côté. On a aussi bossé entre psychomot sur des supports pour les familles comme par exemple un alphabet où chaque lettre correspond à un acte moteur : pour le « A » saute à pieds joints, pour le « B », « bats des jambes ». Cette semaine, ils devaient écrire le nom du service, être filmés par leurs parents et nous l’envoyer … une seule famille l’a fait.

En locomotion, ça m’a demandé des capacités d’inventivité énormes. J’ai assez vite créé pleins de supports afin de continuer à travailler des notions ou techniques essentielles. J’ai ainsi créé sur Word des carrefours avec le sens de circulation des voitures, des flèches très noires favorisant le contraste, des fiches avec les panneaux de signalisation agrandis, des quiz avec des défis à réaliser, des quiz sonore des bruits de rue…

On a aussi une famille en grande difficulté sociale, typiquement le genre de famille un peu cocotte-minute où le confinement peut amener de la violence envers les enfants. Même s’il n’y a ni ordinateur, ni tablette, il y a quand même le portable de la maman. J’avais proposé des séances WhatsApp, mais elle a refusé. Elle ne semblait pas à l’aise avec le côté caméra, qui aurait pourtant beaucoup soutenu l’attention de l’enfant. A la maison ça criait beaucoup, le petit garçon avait beaucoup de mal à se concentrer. J’ai passé un temps fou, une heure et quart avec lui pour faire trois exercices. Il m’a clairement exprimé qu’il préférait travailler à l’école !

En psychomot, la bataille navale a bien marché. C’est assez intéressant avec les primaires : construire un tableau à double entrée, travailler l’organisation spatiale, la stratégie pour ne pas redire une case, tout en gardant l’aspect ludique. Avec mes collègues instructrices de loco, on a créé un jeu de l’oie : 50 questions loco et des défis. On a fait une partie sur Skype avec un groupe d’enfants. Comme un jeune n’avait pas Skype, je lui décrivais par téléphone toutes les informations nécessaires pour qu’il puisse jouer.

Cette expérience a aussi changé pas mal de choses avec les familles, créé davantage de liens entre nous. Par exemple, une maman qui était un peu dans le déni des difficultés de son petit garçon de cinq ans m’a dit s’être mieux rendu compte de la fatigabilité de son enfant. La maman d’un petit de dix-huit mois, presque non voyant, m’a demandé quels jeux elle pourrait lui acheter. Je l’ai conseillée en lui proposant des activités facilement réalisables avec des pots de yaourts, des bouchons ou encore la recette de la pâte à sel pour que son fils puisse patouiller.

Quand on m’a annoncé le suivi à distance, j’avais énormément de mal à l’imaginer, ça me paraissait même infaisable. Et au final, c’est assez fou, mais ça s’est fait. Tout ce travail n’est pas perdu, on le reprendra dans nos séances. J’ai quand même hâte de retrouver la vraie relation. Il y a un côté créativité que j’adore dans mon travail, chercher des idées, des manières différentes, des supports pour faire travailler les enfants. Mais j’avoue que je ne sais pas si j’aurais tenu en idées pendant 6 mois !

Parole de Tiphaine, le 16 avril 2020, mise en texte avec Martine et Christine

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