Versailles pour tous les publics

Émilie, guide conférencière

Parole du 15 novembre 2020, mise en texte avec Christine

Pour mieux comprendre les effets de la crise sanitaire sur son travail, voir aussi le texte : « le métier de guide conférencière à l’épreuve du virtuel »

Le 6 juin, Versailles a été le premier musée à rouvrir après le premier confinement et les conférenciers ont énormément travaillé … jusqu’au confinement de novembre. Les touristes ne sont pas revenus, les entrées au château ont baissé considérablement. Mais les franciliens sont venus en famille et ils voulaient davantage que ce qu’ils connaissaient déjà.

Ils s’inscrivaient par exemple pour les appartements privés, que l’on ne propose qu’en visite guidée. Versailles nous a demandé aussi des thèmes nouveaux, comme les arbres remarquables. Nous avons été très actifs pour recréer une programmation pour les familles. Les jauges des visites ont été baissées par le château, vingt personnes au lieu de trente. Les gens ne mettaient pas très bien leurs masques. En fait, ils avaient envie de vivre, ce que je comprends. Moi, je ne me suis pas trop battue avec cela. Surtout dans les petits lieux des appartements privés : « regroupez-vous, mais pas trop », ça les faisait rire.

Je conçois mon métier comme créer une bulle où l’on met les gens et où on les emporte. Il y en a qui ne viendront jamais dans la bulle. J’ai arrêté de penser que je pouvais plaire à tout le monde, mais je fais mon maximum. Ça commence par l’accueil, avec un bonjour sincère. Ensuite, je pose des questions. Les français détestent cela, mais les américains adorent parler et participer. « Est-ce que c’est la première fois que vous venez à Versailles ? » « Est-ce que vous vous souvenez de la galerie des glaces ? » Ces questions me permettent aussi de jauger leur connaissance des lieux. Je m’adresse aux enfants quand il y a une famille dans un groupe d’adultes. Ça met les gens à l’aise.

Habituellement, avec trois visites, je vois chaque jour quatre-vingt-dix personnes différentes. À chaque fois c’est un challenge. J’ai évidemment Louis XIV, Marie-Antoinette et tous les best-seller, mais j’ai aussi des visites à thème. C’est autre chose que de faire cent fois la Tour Eiffel avec des touristes qui s’en moquent un peu ! C’est pour cela que j’apprécie de travailler à la RMN, la Réunion des Musées Nationaux. C’est une entreprise distincte des musées qui travaillent avec elle. Je pourrais être au Louvre, à Orsay, Saint Germain en Laye, Cluny… Moi, je fais visiter le château de Versailles. Non seulement je présente des thèmes variés, mais j’ai aussi des publics différents, entre les amateurs connaissant bien Versailles et le champ social qui découvre le musée. Dans notre jargon, le « champ social » désigne le public qui n’a pas l’habitude du musée. Ça peut être des personnes en rupture sociale, des personnes handicapées… Ça peut consister aussi à former les acteurs du champ social, pour qu’ils puissent le transmettre à leurs bénéficiaires, par exemple dans les prisons.

À Versailles, le champ social représente le quart de mes visites. J’ai aussi des scolaires, des touristes – surtout des américains – et un public d’amateurs avec les abonnés. Je peux donc, dans la même journée, parler de Louis XIV à des gens qui viennent d’arriver en France et qui parlent à peine français, puis présenter l’éclairage à la bougie à des abonnés. Les techniques de médiation sont différentes, je ne leur parle pas de la même manière. Je peux par exemple commencer à 9 heures 30 par une visite des appartements privés de Louis XV, en anglais pour un groupe d’Américains plus ou moins motivés, puis une visite sur Louis XIV pour des scolaires à 11 heures 30, et l’après-midi l’analyse des plafonds du grand appartement pour un groupe d’abonnés. Là, je vais rentrer dans les détails des peintures. Il m’arrive aussi de faire une quatrième visite, en soirée, pour un mécène du musée. Dans ce cas, j’ai prévu ma tenue. Je peux faire une visite en jean pour des scolaires, mais je ne le ferai jamais pour des abonnés ou pour des VIP. Cela peut sembler futile, mais mon métier, c’est aussi d’adapter mon vêtement, comme mon discours et mon vocabulaire. Je ne parle pas à des CM1 comme à des adultes qui connaissent le musée par cœur. J’ai choisi ce métier pour avoir le contact avec des gens. Le contact passe par le sourire, il passe aussi par le fait d’être bien habillée, parce que je les accueille « chez moi ». Tout le monde peut dévider une conférence en disant que Louis XIV devient roi en 1661. Mais les gens n’ont pas seulement envie de savoir à quelle époque Louis XIV prend le pouvoir. Ils veulent comprendre qui sont ces personnages, il faut donc les leur faire revivre. Pour cela, il faut les connaître, et aussi les mettre en scène. Je ne mets pas en scène, je ne suis pas comédienne. En revanche je mets en scène ce que je suis en train de dire.

Je leur dis dès le début qu’il n’y a pas de question bête, ce qui marche bien avec le champ social. Les abonnés, eux, viennent plutôt à la fin de la visite me dire quand les autres sont partis : « j’ai une question bête à vous poser ». Quand j’ai commencé ce métier, je pensais que j’aurais au moins une fois par jour un groupe pénible, ou un pénible dans un groupe. Finalement, il y en a très peu. Soit qu’ils n’osent pas, soit que je le désamorce sans le savoir. Certains publics sont très exigeants, comme les amis de Versailles. Ils connaissent le musée par cœur et payent des cotisations très élevées. Mais si je ne sais pas répondre à leur question, par exemple sur ce qu’est devenue la pendule qui était là il y a trente ans, ou sur la généalogie d’un personnage, je le leur dis, tout simplement. J’ai appris à dire « je ne sais pas ».

Et c’est réussi quand j’entends un groupe faire « waouh ! » dans la galerie des glaces. Ça peut être des papis mamies de Besançon, en voyage à Paris. Ils ont entendu parler de Versailles, ils ont vu une émission à la télévision. Et ils sont quand même saisis par les lieux quand ils arrivent. J’ai atteint mon but : partager cela avec eux. Qu’ils ne se souviennent pas que Louis XIV meurt en 1715, ce n’est pas grave. Ce qui est important c’est l’impression qu’ils auront eue, des lieux et du thème de la visite.

A Versailles, nous avons cette chance de pouvoir proposer des thèmes, ce qui n’est pas le cas dans tous les musées. Évidemment tous les conférenciers, nous sommes une trentaine, ne font pas les quatre-cents visites du catalogue. Par exemple, j’ai créé une visite sur l’or, pour un cycle sur les couleurs. L’année dernière j’étais la seule à la faire. Si un collègue est intéressé, je pourrai lui passer mes notes. Je le ferai si c’est quelqu’un à qui je fais très confiance. Il y en a quelques-uns (peu) à qui je ne passerai que la bibliographie, parce qu’ils ne sont pas fair-play, ils ont un peu tendance à « pomper » le travail des autres.

Je suis arrivée à la RMN il y a quinze ans. Quand j’ai passé le concours, à la sortie de l’École du Louvres, je croyais que j’allais faire un travail très indépendant. En fait, j’ai trouvé une équipe. Je posais beaucoup de questions plutôt que d’aller chercher dans les livres. Nous n’avons pas de réunions organisées, nous retrouvons en général pour le déjeuner. C’est très précieux pour moi. La population des conférenciers de la RMN est assez âgée. Pendant très longtemps, Madame de Quelque-Chose, très bien mariée, faisait cela parce que c’est sympa de travailler. Surtout à Versailles où la plupart des conférenciers de plus de cinquante ans étaient de véritables clichés de la versaillaise, socialement et financièrement. Mais le métier s’est professionnalisé et pour ma génération les contraintes financières sont différentes. C’est un métier extrêmement mal payé, comme tous les métiers de la culture. Mais j’ai la chance d’avoir un CDI à la RMN, contrairement à tous mes petits camarades qui sont en libéral et qui mangent du pain noir avec la crise sanitaire. Travailler toute l’année, été comme hiver, avoir un salaire fixe, c’est un privilège.

Je travaille à Versailles deux week-end par mois, et je suis en congé tous les lundis. Néanmoins, je prépare les conférences à venir : travailler un nouveau thème, réviser un thème que je n’ai pas fait depuis longtemps. C’est un peut tout le temps, le soir avant de dormir, dans le RER … comme les professeurs. Il y a les journées de visite et les journées de préparation. Être face au public quatre heures trente par jour, voire six heures, c’est fatigant. Ce n’est pas tant le contenu que la gestion des groupes. C’est aussi assez physique. Quand je fais une visite des favorites, celle où l’on va le plus haut en crapahutant dans les escaliers, une des jardins et une du hameau de la reine, je fais bien plus de dix-mille pas dans la journée. Mais je me suis aperçue, quand je suis un peu patraque, mal au ventre, au genou, ou autre, que dès que la visite démarre, je n’ai plus mal. Quand elle s’arrête, j’ai à nouveau mal. Ça doit être l’adrénaline que le corps sécrète, comme pour les comédiens.

Émilie, guide conférencière, parole du 15 novembre 2020, mise en texte avec Christine

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