Le mot « fatigue » s’exprime par ceux qui le ressentent dans leur activité, ponctuellement ou – plus gravement – de façon chronique. Nous pouvons le retrouver au travers d’expériences vécues de travail, expériences collectées dans nos récits et dans le texte de Pierre qui pour l’occasion s’est rappelé un moment particulier de sa vie professionnelle. La fatigue a aussi été pensée et théorisée par des chercheurs sur les questions du travail ou dans une perspective historique avec Georges Vigarello.
La compréhension des facteurs de fatigue de la matière peut aussi, par analogie, engager cette réflexion sur les facteurs de la fatigue au travail pour ceux qui le font.
Fatigue : en métallurgie, phénomène pouvant affecter une pièce métallique

La fatigue de la pièce mécanique peut aller jusqu’à provoquer sa rupture, alors même que les efforts qu’elle subit sont bien inférieurs à la limite élastique du matériau. La répétition des efforts est un facteur essentiel dans l’apparition de la fatigue. A titre d’exemple, si une vis de diamètre 6 millimètres peut résister à un effort d’une tonne, il est possible qu’elle se rompe si elle subit un effort de 100 kilogrammes un million de fois de suite. La ruine par fatigue se caractérise par l’apparition de fissures au sein du matériau, et leur propagation jusqu’à la rupture.
Subir, c’est bien la question. La vis n’a en rien décidé d’être utilisée à tel ou tel endroit, et les efforts auxquels elle est soumise sont calculés ailleurs, au bureau d’études. Si elle pouvait, ne serait-ce qu’influencer le cours des choses, peut-être pourrait-elle suggérer une répartition différente des efforts, une modification des cycles de travail, ou une concertation avec d’autres éléments de la structure pour, ensemble, mieux répondre à la demande. Mais questionner son point de vue ne traverse pas l’esprit de ceux qui organisent le travail. Alors, la vis fait ce qu’elle peut.
Vincent
Fatigue, lassitude. Un souvenir encore présent
De la toux, une migraine tenace. Pas vraiment de fièvre. Faiblesse générale… Avant même de m’examiner, le médecin m’avertit: « En fait, je ne vais rien trouver… » Il prend ma tension. Rien de bien inquiétant. « Respirez par la bouche ». Stéthoscope. Il se redresse, va s’asseoir derrière son bureau, sort son bloc d’ordonnances : sirop pour la toux, paracétamol pour la migraine, vitamines… « Ce qu’il vous faut surtout, c’est du repos. Je vous prescris huit jours d’arrêt ».
Huit jours pour reprendre mon souffle, sortir la tête de l’eau. Les piles de copies attendront, la préparation des séquences pédagogiques aussi. Huit jours pour oublier le principal qui guette, les élèves qui traînent leur ennui et qui s’agitent dans les coins, les collègues qui protègent le secret de leurs propres difficultés derrière les portes closes de leurs classes. Oublier les parents qui exigent des résultats, l’inspecteur posté quelque part en embuscade. Huit jours pour être simplement absent, ne répondre à aucun reproche, à aucune exigence, à aucune attente, à aucun soupçon, à aucune impossible priorité. Tout arrêter.
Et puis y retourner avec le bénéfice d’un temps de recul, d’un léger décalage qui permettra de repartir d’un autre pied. Espérer le déclic d’une attention, d’un intérêt, de la part d’élèves qui, eux aussi, par-delà la lassitude, attendent le moment d’avancer quelque part…
Pierre
Fatigue, un mot qui apparaît régulièrement dans nos récits de travail
Il est fortement présent pendant la période des confinements, avec la fatigue psychique liée au travail à distance « Ma fatigue était liée au fait que seul un sens, la vision, était mobilisé », nous dit Véronique, ingénieure pédagogique. « Débrancher sa caméra en visioconférence, ce n’est pas qu’une affaire de débit internet » expliquait alors Pascale, coach dans une grande entreprise. Pour Sophie, employée dans un agence de voyage d’affaire, ce fut « De confinement en déconfinement, jusqu’à lassitude affirmée. »
En dehors de cette période particulière de télétravail généralisé et bricolé dans l’urgence, les expressions sur la fatigue parlent souvent d’usure. « À cinquante-six ans, j’ai du mal à commencer mon travail le matin à 4 h 30 » dit Catherine, conductrice de bus dans les transports urbains. Quel que soit leur âge, les personnes qui doivent se débrouiller au travail avec le handicap dont elles sont victimes expriment tout particulièrement leur fatigue dans leurs récits.
Ce n’est pas toujours le corps qui est fatigué. Quand les organisations du travail sont pathogènes et que l’on ne parvient pas à les changer, c’est fatigant. Pour Emma, secrétaire hospitalière dans un service de pédiatrie, « Il suffit d’un grain de sable et le planning déraille ». Avant la crise du Covid, elle avait participé aux manifestations pour l’hôpital public. « Puis il y a eu le Ségur, avec ce que l’on a obtenu, ou pas. On n’a toujours pas plus de lits, ni de personnel … Et moi, je suis vraiment fatiguée. »
Dans un récit de travail l’expression d’un sentiment de fatigue n’exclut pas celle de la fierté, pour ce que l’on apporte par ses efforts et son intelligence. Mais il est plus facile de se lever le matin quand son travail a du sens, qu’il est reconnu et que l’on y dispose des marges d’autonomie dont on a besoin. Nous l’évoquions le 8 mars 2023 dans ce billet « Paroles de femmes sur leur travail et sa pénibilité », dans le contexte suivant les manifestations contre la réforme des retraites. Un moment où les travailleurs ne se voyaient pas travailler plus longtemps dans les conditions qu’ils éprouvent.
Christine
Retour sur le XIXe siècle quand la fatigue commence à être prise en compte
« Ce que les machines ont économisé de fatigue aux hommes, on l’a pour ainsi dire reporté sur cette durée, et c’est ainsi que les journées de travail sont devenues si longues. »
Nous sommes en 1840. Aux éditions d’histoire sociale parait l’ouvrage du docteur Villermé. C’est une première dans ce XIXe siècle, un médecin s’intéresse aux conditions de travail des ouvriers dans les usines textiles. Il entreprend un voyage dans ces « villes cotonnières du Haut Rhin » comme le rappelle sa notice dans le Maitron. Ses travaux vont contribuer à l’élaboration de la loi sur le travail des enfants, première loi sociale en France du 22 mars 1841.
Les incidences des conditions de travail sur la santé commencent à être envisagées et la fatigue est nommée parmi les facteurs à prendre en compte au même titre que les poussières, la chaleur ou le bruit. Il n’est à cette époque question que de fatigue physique, fatigue musculaire, fatigue liée à une station debout prolongée.
Quatre-vingts ans plus tard, en 1920, des travaux de l’institut Lannelongue d’hygiène sociale sont publiés sous le titre « Rendement de la main d’œuvre et fatigue professionnelle ». Les recherches dans ce domaine sont la marque d’un double point de vue : un point de vue social prenant en compte la santé des travailleurs ; un point de vue productif avec un objectif d’efficacité accrue au travail, dans la mouvance des méthodes d’organisation scientifique du travail.
Cet équilibre entre ces deux polarités fera néanmoins progresser les recherches dont celles sur la fatigue, avec un élargissement progressif de la fatigue physique à la fatigue mentale.
Dominique
La fatigue d’un point de vue historique, selon Georges Vigarello

Dans son ouvrage Histoire de la fatigue : Du Moyen Âge à nos jours (2020), l’historien Georges Vigarello explore comment la fatigue, loin d’être un simple état physiologique universel, est une construction historique et sociale qui reflète l’évolution de notre rapport au corps et à l’identité.
La thèse majeure du livre est que plus l’individu devient autonome et libre, plus la fatigue devient insupportable et envahissante.
Dans les sociétés traditionnelles (Moyen Âge), la fatigue est vue comme une fatalité liée à la condition humaine ou à la volonté divine. Elle est subie collectivement (le paysan, le soldat). À l’époque moderne, l’individu cherche à s’affranchir des contraintes. Paradoxalement, cette quête de liberté et de performance personnelle rend tout obstacle (la fatigue) beaucoup plus pénible à vivre. Le « moi » émancipé se sent réduit ou amoindri par l’épuisement.
Au cours des temps, Georges Vigarello constate un glissement du physique vers le psychique. Du Moyen-âge au 17ième siècle, ère de l’éreintement, la fatigue est essentiellement physique, liée aux muscles et aux membres (« se rompre les os »). Elle concerne le guerrier ou le voyageur. Avec les Lumières et au 19ième siècle, ère de l’épuisement, on commence à s’intéresser aux fluides et aux nerfs. On découvre une fatigue plus « intérieure », liée à la consommation des énergies vitales. Nous vivons à l’ère du stress et du burn-out (XXe – XXIe siècle): La fatigue se psychologise. Elle n’est plus seulement dans le muscle, mais dans la « charge mentale ». C’est l’effondrement de la volonté face à une injonction permanente d’efficacité.
L’historien-philosophe démontre que la manière dont une époque définit sa fatigue révèle ses valeurs profondes. L’industrialisation a inventé la fatigue-rendement (chronométrage de Taylor), traitant le corps comme une machine dont il faut optimiser le moteur. La démocratie contemporaine valorise l’initiative individuelle, ce qui génère une « fatigue d’être soi » (concept emprunté à Alain Ehrenberg), où l’épuisement provient de la difficulté à répondre aux attentes de performance et d’autonomie.
Pour Vigarello, la fatigue contemporaine n’est pas un signe de fragilité, mais le résultat d’un conflit entre notre désir de maîtrise totale et les limites réelles de notre corps et de notre esprit. C’est l’envers du décor de notre liberté.
Zoom sur la révolution industrielle
Dans son analyse de la révolution industrielle, Georges Vigarello montre que cette période marque un tournant radical dans la perception de la fatigue. Celle-ci change de nature car elle est désormais quantifiée, mesurée et mécanisée.
Le corps est assimilé à une machine thermique. Au XIXe siècle, sous l’influence de la physique et de la thermodynamique, le corps humain commence à être perçu comme un « moteur humain ». On ne parle plus seulement de lassitude, mais de dépense énergétique. La fatigue est vue comme une défaillance de la machine : un manque de carburant (nutrition) ou une surchauffe du système. Vigarello souligne que cette vision déshumanise en partie la fatigue : elle devient un problème de rendement technique plutôt qu’un ressenti subjectif.
Avec l’obsession de la mesure (Le chronométrage) apparaissent les premiers instruments scientifiques pour mesurer l’effort. Pour la première fois, on tente de définir mathématiquement le seuil de fatigue pour éviter l’épuisement total de l’ouvrier, non par humanisme, mais pour maintenir la productivité. Le travail n’est plus réglé par le cycle du soleil ou les saisons (comme chez le paysan), mais par la cadence de la machine et la précision du chronomètre (le Taylorisme). La fatigue devient alors chronique et monotone, car elle répète le même geste à l’infini.
Une nouvelle fatigue apparaît : la « fatigue nerveuse ». L’ouvrier ne souffre plus seulement de ses muscles, mais de l’attention constante requise par la machine. Le bruit des usines, la surveillance de la vapeur et la peur de l’accident créent une tension inédite. On commence à parler de « surmenage ». Cette fatigue est plus difficile à soigner que la fatigue physique traditionnelle car le repos simple (sommeil) ne suffit plus toujours à réparer les nerfs usés par l’environnement industriel. Cette industrialisation de la fatigue force la société à réagir :le concept de santé au travail advient alors. C’est à cette période que naissent les premières lois sociales (limitation de la journée de travail, repos dominical). L’État et les hygiénistes commencent à s’intéresser à la « conservation de la force » de la nation. La fatigue devient un enjeu politique : un peuple fatigué est un peuple qui s’affaiblit économiquement et militairement.
Pour Vigarello, la révolution industrielle a « arraché » le corps à ses rythmes naturels pour l’intégrer dans un rythme mécanique. La fatigue n’est plus le signe d’une journée bien remplie, mais un dysfonctionnement du système de production qu’il faut tenter de rationaliser.
Jacques
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