Parole recueillie et mise en récit par Marilaure dans le cadre du projet “Travail et territoire” conduit avec le Centre de Culture Populaire de Saint-Nazaire

Quand on pensait à notre future ferme, Paul et moi, on imaginait un petit cours d’eau, une vieille longère, des vieux arbres centenaires… Et d’ailleurs, le nom de notre lieu c’est « Le jardin d’Aliwen » qui signifie « arbre sacré » en Mapudungun, la langue des Mapuches, un peuple originaire d’Amérique latine prépondérant au Chili, le pays de mon conjoint. Or sur le terrain de 5 hectares qu’on a trouvé, à Saint Molf, il y avait zéro arbre. Donc la première année, on a installé 1500 arbres – des arbres fruitiers, des arbres de bocage – autour desquels on a planté des légumes. C’est ce qu’on appelle de « l’agroforesterie ». L’arbre est le socle permanent, il a ses insectes, il a ses oiseaux. Ce sont les légumes qui changent d’une année sur l’autre autour de l’arbre.
Mais rien n’est facile… Parfois on met je ne sais combien de temps à planter des légumes, à en prendre soin. Et voilà que survient un ravageur, un insecte, ou bien la grêle, le gel, et tout est ruiné. Il est arrivé qu’on plante 800 pieds d’épinards. Trois jours plus tard, il n’y avait plus rien à cause d’une larve qui avait tout mangé. C’est vrai que ça nous a fait mal au cœur. Pourtant, je n’en veux jamais à la nature. Il faut s’adapter. En l’occurrence, on a déplacé les épinards et le problème s’est résolu.
Avec mon conjoint Paul, on a créé notre ferme en 2021. On est donc maraichers. Mais on est bien plus que ça. Lui, était, et est encore, artiste peintre. Il est devenu maraîcher et, comme il a construit notre maison, en plus des installations de maraîchage, il est aussi menuisier, plombier. Quant à moi, avant mes 28 ans, je n’avais jamais planté un pied de tomates. Mes grands-parents étaient garagistes et non pas agriculteurs. Mais maman a travaillé longtemps comme ouvrière horticole et, chez nous, on a toujours eu un très beau jardin ainsi qu’un petit potager. Mon père, lui, travaillait dans l’environnement, il s’occupait de la dépollution des sols. En fait, ma famille a toujours baigné dans l’idée de prendre soin de la nature et de manger beaucoup de légumes… Finalement, j’ai toujours eu en moi l’idée de protéger la planète. Ma première idée était de réfléchir à comment aménager un espace, je ne voulais pas forcément toucher la terre avec mes mains. J’ai donc fait des études en ingénierie environnementale à Compiègne. Ça m’a permis de voyager six mois au Brésil, puis six mois au Chili.
Puis j’ai exercé pendant quatre ans dans une entreprise pour laquelle je me suis beaucoup déplacé en Afrique. On travaillait notamment dans le domaine des centrales biomasses pour produire de l’énergie à partir des déchets du coton. Au bout d’un moment, j’en ai eu assez, parce qu’en Afrique, je n’étais sur le terrain qu’une semaine par mois. On logeait dans les hôtels de Blancs, on circulait en 4X4, et je ne fréquentais que le milieu de l’ingénierie… À Paris je traitais mes données sur des tableaux Excel et, à chaque fois que je me rendais en Afrique, je supportais de plus en plus mal l’idée de laisser derrière moi une telle empreinte carbone. Pour moi, être ingénieure, c’est trouver des solutions, mais ce qu’on me proposait ne correspondait pas à mes valeurs. Donc, à 28 ans, j’ai tout raccroché : ma vie à Paris, mon travail. Et je me suis demandé vers quel métier je pouvais me diriger pour avoir le moins d’impact néfaste sur la planète.
J’ai pensé rapidement à la permaculture. J’ai commencé à faire des stages, puis j’ai entamé un tour de France des fermes en woofing. En une année, dans toute la France, j’ai pu découvrir l’agriculture, l’élevage, l’apiculture. Je ne savais pas non plus où m’implanter. Venant de Toulouse où je trouve qu’il fait beaucoup trop chaud, je voulais découvrir d’autres régions. Au bout d’un an de woofing, en 2019, je fais une formation à Nantes, juste avant le COVID. J’y rencontre Paul. Du coup, on se confine ensemble à St Nazaire. Et c’est là qu’on met en place toute notre réflexion sur la ferme. Une question essentielle était : « Où est-ce qu’on s’implante ? » On a cherché des terres sur la presqu’île. Au bout de six mois, on a trouvé ce terrain sur Saint-Molf qu’on ne connaissait ni l’un ni l’autre. Dans le même temps, je suivais à Saint-Herblain une formation sur l’espace-test agricole en maraîchage, qui m’a donné beaucoup de compétences pour pouvoir m’installer et conduire des projets.
Quand j’ai dit à ma famille que je voulais être paysanne, ils se sont inquiétés. Ce n’était pas facile pour eux qui m’ont payé des études d’ingénieure et pour ma grand-mère qui s’imaginait peut-être que je vivrais dans une maison en terre battue. Mais je les ai rassurés, et maintenant, mes parents ont compris que mes études d’ingénieure et de gestion de projets m’ont beaucoup servi pour créer la ferme. Malheureusement, ma grand-mère est décédée.
Comme nous manquions d’argent, nous avons tout construit nous-même tout en apprenant sur le tas : installer l’eau potable, l’électricité, créer les bâtiments, le local de vente. Dans le même temps, il fallait monter les tunnels, commencer à produire et à vendre. Petit à petit, nous avons atteint notre rythme de croisière. Nous produisons et nous récoltons toute l’année des légumes différents selon les saisons. En hiver : les chou-pak-choy, les navets, céléris et autres légumes d’hiver ; en été, les melons, les pastèques, des poivrons, les aubergines. Nos horaires de travail d’été et d’hiver sont donc différents. L’hiver, on commence vers 9 heures. L’été on peut travailler jusqu’à 20 heures ; ce qui ne nous empêche pas, les soirs où on finit plus tôt, d’aller faire un tour à la plage. C’est la chance d’habiter dans une région où l’on peut profiter de la mer après la journée de travail. Paul, qui est originaire de la ville portuaire de Valparaiso au Chili, et qui a toujours été très proche de l’océan, peut s’adonner à sa passion du surf…
Même à l’intérieur d’une même saison, nos journées types peuvent être différentes selon les programmes de semis et de récoltes. Il y a des jours où l’on fait les plantations et les semis le matin, et l’entretien de culture l’après-midi : désherbage, travail du sol, épandage de la fiente de poule, du fumier de bovin, à la main ou au tracteur. On récolte tous les mercredis et tous les vendredis avant de vendre, ces jours-là, entre 16h 30 et 19 heures. Par la même occasion, nous accueillons une vingtaine d’autres producteurs locaux qui viennent proposer leurs produits. On va avoir des fromages de chèvre du Bois-Nozay. On a les poulets et autres volailles de Mathieu. On travaille aussi avec Emmanuel, maraîcher comme nous sur Saint-Molf, qui, lui, cultive d’autres légumes que nous : des endives, des pleurotes ; ce qui permet de compléter notre gamme. On a également du miel, des crêpes et des galettes.
Notre clientèle principale est constituée par les particuliers qui viennent directement acheter chez nous, à la ferme. L’autre importante clientèle est celle des restaurateurs : aussi bien le petit restaurant de village que le restaurant de prestige comme la « Mare aux oiseaux » ou le « Castel Marie-Louise » à la Baule. On travaille aussi avec les cantines, on les fournit à peu près une ou deux fois par mois, selon la demande. Par exemple, ce matin, je les ai ravitaillées en céleris et en salades. Ce qui me plaît, c’est de changer continuellement de casquette, passer de la culture à la communication et à la comptabilité, des plannings de culture à la gestion des fournisseurs, des relations avec les restaurants à la vente directe.
On a réussi à créer ici un réseau où nos partenaires et nos clients -et jusqu’à la mairie – même si ce ne sont pas tous nos amis, sont des gens qui nous soutiennent et avec qui on a une super relation. Quand notre enfant, Mathis, est né, chacun était à la fois inquiet pour moi et heureux pour nous. Depuis un an que Paul construit notre maison, nous avons embauché une salariée, Floriane, qui est devenue une amie, mais à qui on n’impose pas les mêmes horaires que les nôtres.
Ce que je souhaite le plus maintenant, c’est que tout ce qu’on a construit se maintienne, sans viser forcément la croissance. L’actualité internationale est telle que si déjà on peut se maintenir dans notre espace de vie, notre ferme, notre famille, c’est déjà beaucoup. On va y arriver. Nous sommes heureux que notre activité professionnelle rejoigne notre projet de vie, qu’elle nous permette de renouer avec les rythmes lents de la nature. Il est important que ce projet ait du sens au-delà de nous, pour la nature, nos proches, notre village. Et qu’il débouche – pourquoi pas ? – sur la possibilité que notre ferme accueille l’art, la culture ; qu’on y organise des rencontres. N’oubliez pas que mon compagnon est aussi artiste peintre !
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