Du télétravail des maîtresses au bricolage de grand-mère

Roxane, enseignante retraitée

Texte de Roxane, le 17 juin 2020

C’est à la veille du déconfinement, le 10 mai, que je suis partie en Bourgogne munie de moult dérogations et pièces  d’identité pour aller chercher mes deux petits enfants. J’allais  vivre avec eux une quinzaine de jours, pour permettre à leur parent de travailler. 

Vivre avec ses petits enfants, c’est non seulement les nourrir, les protéger, les aimer, mais aussi les animer. « Faire des choses » avec eux. Sauf que là je fis des choses extra-ordinaires, je fis la classe à Lia, 6 ans en CP. Pour Otto 3 ans et demi ce fut impossible de l’attabler pour travailler, sauf quand il s’agissait de  visionner des films éducatifs sur les animaux et des livres lus, pages tournées  sur écran. 

Très vite il a fallu que je m’organise en temps et place. Et surtout en matériel. Tous les matins, après le petit déjeuner, Lia et moi, nous nous installions dans mon bureau, une pièce à l’écart. Habillées et coiffées et surtout pas en pyjama, devant la tablette certes, mais aussi devant les multiples feuilles  imprimées qu’avait envoyées les maîtresses,  en mél. Ces dernières, celle de la maternelle et celle du primaire, ont pris soin pendant le confinement et au–delà d’envoyer régulièrement une multitude d’exercices et même une programmation, des liens vers des sites pédagogiques. Dans cette aventure leur travail d’enseignante, et non des moindres parmi leurs autres tâches, était de fournir, à nous parents des supports : des vidéos, des textes, des exercices divers les plus variés possible. Elles ont apporté des ressources. Elles prenaient soin d’ajouter systématiquement que « c’était beaucoup de travail mais que l’on n’était pas obligé de tout faire. » Elles rassuraient  les parents autant que possible. Par ailleurs, les enfants  et moi avions  fabriqué des petites cartes  de calcul mental et de numération,  sur du carton de récupération.  Lia et Otto,  en puisant ces cartes dans un panier, sous forme de jeu, répondaient aux devinettes. Je jouais aussi, Lia étant la maîtresse, elle corrigeait sans cesse mes nombreuses fautes de calcul. Il fallait bien pour la tenir captive pendant deux heures inventer des jeux. 

Chaque jour apparaissait sur le site de Canopé, mis en lien favori,  un cours d’apprentissage de la lecture et un  de calcul.  En alternance selon les jours, plusieurs instituteurs se relayaient pour faire  des cours sur tel ou tel son, ou tel ou tel objet de numération ou de problème. Ces leçons de vingt minutes étaient  accompagnées d’un PDF qui reprenait le cours sous forme d’exercices.  Les  instituteurs filmés, qui n’était pas  ceux de Lia,  utilisaient  des tableaux numériques. Voilà pour le matériel.

 Pendant les cours dispensés, j‘étais au plus près de ma petite fille et je la guidais. J’observais ses erreurs et ses réussites. J’ai eu la chance que Lia aimait apprendre et qu’elle n’était pas trop réticente. Au bout de 3 jours, elle déclara qu’elle ne voulait plus d’écran. Et pour cause, il était toujours difficile de se connecter en wifi, la seule façon de se connecter  avec  la tablette chez moi. Les vidéo buggaient souvent et il fallait attendre la suite. Ça tournait sans fin et l’instituteur qui jouait son propre rôle devant son écran blanc et sa craie numérique, était à jamais figé. Si bien qu’à la demande de Lia j’ai abandonné avec soulagement  l’écran.  Nous avons utilisé  le papier, les PDF  imprimés et le cahier où chaque jour  nous laissions des traces de  ce que nous avions fait. Écrire la date en haut à gauche. Vieux rituel, première écriture des écoliers  avec grand soin sur la graphie, il installe l’élève dans ici et maintenant. Je crois que cette petite fille avait aussi compris qu’enseigner c’est avant tout un dialogue, une interaction entre l’apprenant et l’enseignant. Chacun ayant des opérations mentales différentes. J’enseigne : je cherche comment tu peux comprendre et toi tu apprends : tu essaies de comprendre et de retenir. Donc il faut dialoguer. Faire sans cesse des aller retour. 

Au moment du déconfinement, vers le 2 juin, quand certains enfants étaient retournés en classe,  les maîtresses de Lia continuaient leur travail de ressources. Lune  d’entre elle avait installé une visioconférence. Hélas ce fut un flop, car ni elle ni les parents connectés ne savaient faire fonctionner ce nouveau logiciel. À  sa décharge la semaine suivante, elle avait appris et elle a pu installer de l’interaction entre ces petits élèves qui se voyaient enfin sur l’écran. Hélas pour Lia, notre connexion n’a pas fonctionné. On avait l’image mais pas  le son. Elle fut particulièrement déçue et se mit à pleurer de n’avoir pu parler à ses camarades. C’est dire combien elle avait envie de contact. Sur l’écran, la maîtresse faisait cours, c’est-à-dire qu’elle gérait du lien entre chaque enfant en les invitant à raconter et montrer leur œuvre.  Je suppose que dans les semaines  qui ont suivi  elle a fait  des leçons.  À ce jour 15 juin, Lia a rejoint sa vraie classe, où on se touche – peut-être pas – où on se voit et s’entend c’est sur. Elle est si contente. 

Roxane le 17 juin 2020

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