« Les enquêtes ouvrières dans l’Europe contemporaine »

Un ouvrage dont les auteurs nous aident à interroger les pratiques et l’objectif de la Compagnie : donner à entendre les voix de celles et de ceux qui, par leurs activités au quotidien, apportent leurs contributions à nos sociétés confrontées à de bien multiples et complexes enjeux.

Note de lecture, par François

Tenter d’appréhender les réalités du travail humain n’est pas un projet propre à notre époque même si les transformations, voire les mutations de celui-ci aiguisent nos besoins de connaissances. Qui ne s’est pas interrogé sur les processus de fabrication d’un objet, de l’acheminement d’une modeste lettre, du recyclage de nos déchets ou de l’élaboration d’un verdict par un jury de cour d’assises ? 

C’est avec l’avènement de la première révolution industrielle – au milieu du dix-neuvième siècle – que furent mises en œuvre des enquêtes sur le monde ouvrier. Elles ont été motivées par le désir, plus ou moins explicite des gouvernants de prévenir des révoltes larvées nées des conditions de travail, d’habitat et de santé très dégradées voire indignes. Elles ont concerné initialement le travail des enfants et des femmes, puis se sont élargies à la quasi-totalité d’autres catégories sociales : agriculteurs, salariés, artisans,…

En proposant un large panorama des études conduites sur plus d’un siècle (1840 – 1970), les auteurs de l’ouvrage « Les enquêtes ouvrières dans l’Europe contemporaine », nous aident à interroger les pratiques et l’objectif de la Compagnie : donner à entendre les voix de celles et de ceux qui, par leurs activités au quotidien, apportent leurs contributions à nos sociétés confrontées à de bien multiples et complexes enjeux.

François

Geerkens, E., Hatzfeld, N., Lespinet-Moret, I. & Vigna, X., (sous la dir.) Les Enquêtes ouvrières dans l’Europe contemporaine, Paris, Editions La Découverte, coll. «Recherches», 2019, 456 p., 28 €.

Au milieu du XIXième siècle, leaders politiques et économiques observent, souvent avec effroi1, l’émergence d’un groupe social : la classe ouvrière. Celle-ci naît de la transformation massive et rapide d’un ordre fondé sur la domination de notables sur un petit peuple livré à lui-même depuis l’interdiction des corporations. La révolution industrielle en cours bouleverse les repères et va susciter un besoin de connaissances pour répondre à ce qui sera identifié durant plusieurs décennies comme : « La question sociale ». A compter des années 1950’ – 60’, celle-ci devient moins aigüe avec l’avènement d’une société de consommation qui lisse, en apparence, les écarts de niveaux de vie. Il est d’ailleurs symptomatique, que le terme d’ouvrier soit remplacé par celui de salarié puis, dans la novlangue managériale, par celui de collaborateur. Pour leurs commanditaires, les premières enquêtes ouvrières ont explicitement pour objectif de connaître le plus objectivement possible ces populations. Celles-ci sont à la fois proches, car domiciliées dans les villes ou dans leurs proches faubourgs, mais aussi très éloignées d’eux du fait de leurs conditions d’existence. Ces besoins de connaissance visent surtout à concevoir et mettre en œuvre, mais aussi parfois à légitimer a posteriori, des politiques pour réguler et encadrer les ouvriers et leurs familles. Les premières enquêtes, dont celles conduites par le docteur Villermé2, s’attachent aux conditions de travail des femmes et des enfants, aux maladies dues aux logements insalubres, et plus globalement aux situations de pauvreté perçues comme sources majeures de trouble à l’ordre établi. Ces rapports débouchent sur les premières législations encadrant le travail dans les mines, les filatures, les usines manufacturières…Parallèlement, des institutions étatiques mais aussi patronales et religieuses ont mis en place des dispositifs de recueil de données. En quoi ces statistiques se distinguent-elles des enquêtes sociales ?

Alain Touraine propose une définition lapidaire : Enquêter c’est : « Aller y voir » (p.25). Plus explicitement, les auteurs rassemblés dans l’ouvrage s’accordent pour considérer qu’il n’y a enquête que si deux conditions sont simultanément remplies : voir de ses propres yeux et s’entretenir avec les protagonistes. Louis Joseph Lebret nous propose : « Faire une enquête, ce n’est pas aller au spectacle. » (p. 31). Aussi ses travaux sur l’univers des marins bretons, conduits avec la participation active de ceux-ci, préfigureront-ils les démarches participatives dénommées plus tard « recherche-action ».

Si historiquement les enquêteurs ont été d’abord des médecins honorablement connus agissant parfois avec leurs confrères, ils ont été rejoints, voire concurrencés, par des ingénieurs. Ceux-ci ont su mettre en avant leurs qualifications pour combattre l’insalubrité et promouvoir l’hygiénisme. Des hauts fonctionnaires, parfois formés à l’économie politique, ont accompagné mais aussi combattu les politiques du Second empire. Au dix-neuvième siècle, des romanciers effectuent en amont de leurs publications d’authentiques enquêtes. Balzac mais aussi Dickens, Huysmans et Zola nous livrent des tableaux très documentés des populations ouvrières de leurs temps. Jack London et George Orwell seront leurs héritiers.

Cet éloge du travail de terrain, du hic et nunc, à visage découvert avec un souci extrême d’échantillonnage, n’exclu pas des alternatives. Ainsi en 1853, Frédéric Le Play pour nous donner à voir et à comprendre les logiques d’achat de ménages viennois modestes, va suivre, sur plusieurs semestres, le budget d’une seule mère famille viennoise : Francisca. Cette approche, quasi ethnographique, dans laquelle les données factuelles sont rassemblées dans un journal de bord, sera notamment valorisée par Simone Weil3 et plus récemment par Robert Linhart4, Donald Roy5 et Günter Wallraff6. Cependant, l’écrit n’a pas le monopole dans la réalisation d’enquêtes. Cartes et diagrammes trouvent leur place. De même, des cinéastes militants mettent leurs talents au service d’enquêtes qui font date. C’est par exemple le travail du belge Paul Meyer, qui livre en 1960, son « Déjà s’envole la fleur maigre » consacré aux conditions de vie des émigrés italiens dans le Borinage. Mais on n’omettra pas les réalisations des cinéastes néo-réalistes italiens7. Enfin, nombre de photographes ont su « faire enquête ». Comment saisir la situation des fermiers nord-américains sans les innombrables clichés réalisés dans les années 30’ à la demande des administrateurs de la Farm Security Administration par une pléiade de jeunes photographes8 ?

Rétrospectivement, les enquêtes ouvrières ont parfois significativement accéléré la promulgation de dispositions en faveur des salariés les plus démunis alors que d’autres, tout aussi pertinentes, sont demeurées sans effet. Dans leur réalisation, si des postures de neutralité axiologique prédominent, des engagements militants ne sont pas rares. Des journaux réalisés par les groupes contestant les conditions qui leur sont imposées, mais aussi des enquêtes participatives qui favorisent des prises de conscience confortent des travaux présentés à plus ou moins juste titre comme plus rigoureux.

Issu d’un séminaire organisé à l’EHESS, l’ouvrage rassemble vingt-sept contributions réparties en trois parties. La première, intitulée sobrement « Les moments » offre un panorama historique. Elle nous conduit des premières enquêtes hygiénistes (1840) aux démarches résolument militantes menées en mai 1968 où l’enquête est coréalisée afin de donner toute sa valeur aux paroles ouvrières. Mais celles-ci n’auraient sans doute pas vu le jour sans l’engagement des militants fabiens (1884 – 1914) et plus récemment celle de syndicalistes italiens des années 50’ – 60’ mus par la recherche d’une « conricerca » posée
comme articulation entre objectivité des connaissances et opposition subjective des groupes sociaux concernés. La seconde : « Configurations d’enquêtes » vise à nous faire découvrir des pratiques originales voire singulières. Comment les mouvements féministes de la Belle Epoque ont-ils opéré pour diffuser leurs revendications ? Quelles ont-été les pratiques des sociologues urbains français des Trente glorieuses pour comprendre l’explosion de la société de consommation ? Des romanciers, tels les frères Goncourt, Huysmans ou
Zola ont-ils apporté des regards novateurs voire anticipateurs ? Quid d’approches statistiques conduites au niveau national par des inspecteurs du travail ou par le Bureau International du Travail durant l’entre deux-guerres ?…
La troisième enfin : « Démarches d’enquêtes » s’attache plutôt à mettre en lumière les finalités d’enquêtes aussi diverses que celles visant à connaître les pratiques alimentaires des familles ouvrières juste après la fin de la Première guerre mondiale ou celles portées par les cadres et membres belges et français de la Jeunesse Ouvrière Catholique entre 1925 et 1940.

Il faut donc se plonger au gré de ses interrogations ou de sa curiosité dans tel ou tel chapitre. Les auteurs avec rigueur, mais sans jargon, nous livrent leurs analyses. Ils nous font accéder à l’extrême diversité des enquêtes ouvrières passées et nous préparent ainsi à apporter nos propres contributions à un monde plus solidaire.


f-granier@laposte.net

1 Chevalier L., Classes laborieuses et classes dangereuses, Paris, Plon, 1958 (rééd. 1978).
2 Villermé L-R., Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie, Paris, Editions J. Renouard, 1840, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6503b.pdf
3 Weil S., La condition ouvrière, Paris, Gallimard, Première édition 1951.
4 Linhart R., L’Etabli, Paris, Editions de Minuit, 1978.
5 Roy D., Un sociologue à l’usine, La Découverte, 2006.
6 Wallraff G., Tête de turc, Paris, La Découverte, 1986.
7 Dont Victorio de Sica : Le voleur de bicyclette, Guiseppe de Santis : Riz amer.
8 Dont notamment Walker Evans et Dorothea Lange.

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