Pierre T., employé chez un constructeur de moteurs diesel
Parole recueillie et mise en récit par Pierre M. dans le cadre du projet « Travail et territoire conduit par le Centre de Culture Populaire de Saint-Nazaire.
Autour des bassins du port de Saint-Nazaire, on peut voir d’énormes colis emmaillotés dans des bâches, en attente d’un embarquement. Ce sont des moteurs diesel de plus de 300 tonnes chacun, assemblés dans le bâtiment « essais-assemblage » de l’usine MAN[1] où je travaille. Mon bureau est situé au-dessus de l’atelier de production et à proximité du silo contenant nos pièces de rechange – le « trésor »-. Dès qu’on a besoin d’une pièce, on rentre une référence, on appuie sur un bouton et un chariot va automatiquement la chercher. Il reste à la livrer au client ou à une autre usine MAN quelque part en France ou dans le Monde.
Je fais des boîtiers pour un client, une entreprise qui fabrique du matériel électrique. Un grand carton arrive dans l’atelier. Je prends un boîtier en plastique et je mets trois vis, trois liens, cinq wagos (connecteurs) et un boîtier de dérivation étanche dans un sachet, après je colle une étiquette dessus. Ensuite il faut poser le sachet comme il faut puis baisser une partie de la soudeuse pour souder le sachet. Et quand c’est fini, on met le sachet dans un carton. Je ne travaille pas très vite. Les monitrices me disent que je peux travailler doucement, c’est un travail minutieux. Je travaille assis mais pour souder, je suis debout. C’est le travail que j’aime faire mais j’aime bien aussi les autres travails. J’ai 39 ans, je suis trisomique 21, c’est comme ça. Ça va, pour moi !
Il y a deux ans, j’ai ouvert une librairie à mille six cent mètres d’altitude, dans une vallée alpine. J’ai une formation universitaire en aménagement du territoire. J’ai travaillé dans le secteur du tourisme et de l’environnement en Haute Maurienne, puis j’ai tenu un gîte-refuge avec mon mari à Névache, entre Briançon et l’Italie, pendant plus de vingt-deux ans, jusqu’en 2019. En 2020, j’ai été élue maire de Névache. C’est à cette occasion que j’ai rencontré Estelle, également maire d’une commune du Briançonnais, qui suivait une formation de libraire et qui cherchait un endroit pour s’installer. Libraire, c’était un projet que j’avais depuis longtemps, un projet parmi d’autres, ni plus ni moins. Je possédais un local adapté à Névache. Alors, j’ai saisi la balle au bond. Mon expérience d’une vingtaine d’années dans cette vallée me permettait de savoir quelles populations on accueillait et quelles étaient leurs attentes. Et une librairie ici me paraissait correspondre à un besoin. C’est comme ça que nous nous sommes associées.
Parole de Jean-Baptiste, recueillie par Pierre et mise en récit par Dominique
Calculatrice programmable des années 80
Au début des années quatre-vingt, les moyens techniques étaient très modestes comparés à aujourd’hui, et pourtant je pouvais résoudre des équations avec une calculatrice programmable découverte au lycée grâce à un ami. Il fallait taper du « langage machine », plein de codes barbares, mais cela m’a passionné. Cette expérience s’est prolongée et étendue lorsque je suis entré dans une école spécialisée en informatique. J’ai alors vu que l’on pouvait apprendre à la machine une stratégie de calcul en y plaçant un algorithme. Il suffisait de lui indiquer ce qu’il fallait faire, par exemple : « Si telle condition, alors tu fais ça ; sinon tu fais autre chose ». Ou encore : « Continue telle suite d’opérations tant que telle condition n’est pas remplie ». J’avais le sentiment de pouvoir piloter la machine qui produisait alors des raisonnements logiques dont le résultat me surprenait parfois et m’émerveillait.
Un poste aménagé, avec un siège destiné à une personne handicapée
Assistante de direction, office-manager, présidente de la FFMAS1 Nouvelle-Aquitaine, référente handicap, mentor… mon quotidien est tout sauf monotone ! Pourtant, depuis douze ans, je jongle avec une collection de pathologies : fibromyalgie, cervicalgies sévères générant névralgies d’Arnold et névralgies cervico-brachiales, lombalgies chroniques, hernies discales et une myélopathie qui a nécessité, il y a quelques mois, une opération lourde. Le chirurgien a ouvert trois vertèbres cervicales et posé des vis. Je suis encore en convalescence. Mais ne nous y trompons pas : ces pathologies font partie de ma vie, elles ne sont pas ma vie !
Parole recueillie par Martine, mise en récit par François
Atelier dans un ESAT (1)
Je vais au travail en bus de ville. Quand j’arrive en avance vers 8 heures 15, j’ai le temps. Je vais à mon casier pour prendre ma gourde. Je n’ai ni tenue particulière, ni chaussures de sécurité car mes pieds ne sont pas adaptés aux chaussures de sécurité. Je garde mes baskets. Maintenant on commence à 8 heures 30. Avant on commençait à 9 heures. On finit à 16 heures 15. La pause c’est de 10 heures 25 à 10 heures 35 le matin. On mange à midi 25, on reprend à 13 heures 20. Et l’après-midi c’est pareil, 14 heures 25 à 14 heures 35.
Parole recueillie et transcrite par des élèves du Lycée expérimental et mise en récit par Pierre M. dans le cadre du projet “Travail et territoire” conduit par le Centre de Culture Populaire de Saint-Nazaire.
Lorsque j’étais gamin, j’étais fasciné par l’atelier où mon père exerçait son métier d’horloger. Il manipulait là des quantités de petits outillages, il connaissait l’emplacement des minuscules tours, plaçait les axes et remontait les rouages qui, comme par magie, donnaient naissance aux « mouvements » du mécanisme. Comme Obélix dans le chaudron de potion, je suis tombé dans l’horlogerie quand j’étais petit. J’ai voulu en faire mon métier. Quand, à l’école, on nous demandait de mimer un métier, j’imitais l’horloger. Mon destin était peut-être de faire ce métier-là.
Parole recueillie et mise en récit par Pierre R, dans le cadre du projet “Travail et Territoire“, conduit par le Centre de Culture Populaire de Saint Nazaire.
Je me suis installé comme artisan pâtissier en 2005 à Guérande. Mon atelier se trouve à Pénestin depuis 2013, entre estuaire de la Vilaine et Océan, entre Morbihan et Loire-Atlantique. Je vends ma production sur place dans mon atelier et en différents lieux à Saint-Nazaire et alentours.
Alexis, technicien dans une Société de Service en Informatique
Parole recueillie et mise en récit par Roxane.
« …des robots mono-bras, qui tournent dans tous les sens sur une ligne de construction… »
Après la période Covid, tout seul à la maison, j’ai suivi une formation d’informaticien en ligne avec «Openclassrooms». Puis j’ai monté une auto-entreprise de dépannage informatique qui proposait des petites réparations à distance, chez moi. Le bouche à oreille dont j’ai bénéficié parlait de la qualité de mon travail et de ma relation humaine. Ces personnes privées me faisaient confiance, quand bien même elles exposaient leur l’intimité à travers les photos et textes dans leur ordinateur de famille. J’ai créé cette entreprise pour retrouver le gout des vrais contacts humains. Ce qui avait été bafoué, dans mes précédents métiers. Dans la vente, le rapport client vendeur est dicté par la direction et par la recherche de profit ! Donc la relation devient manipulation. Ce qui ne m’allait pas du tout.
Puis, dans les aléas de la vie, je me suis fait embaucher par une société basée à Lyon, mais qui m’a envoyé travailler à Silex, à Annonay, une entreprise historique, de 1500 personnes, qui fabrique des véhicules pour le transport. Je devais m’occuper de la maintenance informatique de l’usine.
Jérémy, opérateur extérieur sur un site industriel
Parole recueillie par Pierre et mise en récit par Vincent, dans le cadre du projet “Travail et Territoire“ conduit par le Centre de Culture Populaire de Saint Nazaire.
La raffinerie de Donges – Photo Pymouss
Quand je sors de la rocade avant le pont, au niveau des docks, je vois la Loire, le terminal méthanier, les usines, les torchères. Là, j’y suis, j’arrive dans l’environnement que je connais. L’estuaire, le bassin nazairien, c’est là que j’ai grandi. Voir l’eau me fait penser au surf, je suis dans mon élément. De loin, j’observe les flammes des torchères, ça veut dire que la raffinerie tourne, c’est plutôt bon signe.
Kévin, opérateur chez un sous-traitant dans l’industrie du bassin nazairien
Parole recueillie et mise en récit par Marilaure, dans le cadre du projet “Travail et Territoire“ conduit par le Centre de Culture Populaire de Saint Nazaire.
Le complexe indutrialo- portuaire de Saint-Nazaire – Montoir – Donges
La journée de travail commence quand le team leader me donne une opération à faire en binôme. On ouvre alors la tablette qui contient des directives écrites et des dessins techniques. Ce sont des « gammes » qu’on doit respecter de manière précise, étape par étape. J’ai donc devant moi une grosse pièce à laquelle je vais assembler d’autres pièces en effectuant des serrages plus ou moins forts sur les vis et les boulons.
Emmanuel, responsable sécurité à bord, aux Chantiers de l’Atlantique
Parole recueillie et mise en récit par Pierre R, dans le cadre du projet “Travail et Territoire“ conduit par le Centre de Culture Populaire de Saint Nazaire.
Le pont supérieur d’un paquebot en finition – Photo fournie par Emmanuel
Un navire en construction, c’est un univers de bruits, d’odeurs et de silences. Il y a les odeurs liées à la peinture ou à l’activité de soudage qui va générer des fumées contre lesquelles il faut se protéger. Des odeurs de brûlé aussi parce que quelquefois il y a des incendies qui sont vite et heureusement circoncrits. Et aussi des odeurs liées aux activités humaines, un vrai parfum ! Il y a beau y avoir des toilettes, le comportement humain ne s’est pas pour autant amélioré de la même façon. Et puis, lors des essais en mer, la merveilleuse odeur provenant des cuisines car, non seulement il faut les tester elles aussi, mais également nourrir plusieurs jours tout le personnel à bord.
Parole recueillie et mise en récit par Roxane, accompagnée de Sophie et Patrick
250 tonnes d’alimentation pour bétail en direction d’Hambourg – 1987
Tout au long de notre carrière, nous avons transporté des marchandises. Nous avons commencé avec un armateur fluvial pour le fret d’huiles alimentaires brutes, de marque connue. Nous chargions en Belgique, aux Pays-Bas, ou en Allemagne… C’était très physique, sur la péniche Freycinet. En fin de déchargement il fallait faire « un retour de jet ». Nous devions accéder au fond de la cuve par une échelle fixe. Auparavant nous devions dérouler un tuyau semi-rigide, sur une quarantaine de mètres. Un tuyau qui, relié à la conduite de déchargement et alimenté par une vanne, faisait jaillir les résidus d’huile à son autre extrémité. Cela nous permettait de les évacuer dans le puisard.
Thelma, VRP – Voyageur Représentant Placier – en cosmétiques
Parole recueillie et mise en récit par Christine et Dominique
Filmer et re-filmer les rayons jusqu’à ce que l’IA reconnaisse les produits
Quand j’ai commencé à travailler, il y a plus de trente ans, pour gérer mes stocks, je devais compter tous les produits, teinte par teinte, référence par référence. J’allais dans les réserves, puis en rayon, et je disais « là il en faut 10 », « là il en faut 12 ». Je comptais les produits à la main pour déclencher le volume juste de nouvelles commandes, que je validais avec le chef de rayon. Je négociais avec lui les opérations spéciales, ce qu’on appelle des mises en avant, comme des îlots avec les marques, tout ce qui fait que le consommateur trouve les produits au bon endroit et ait envie d’acheter. Après la visite ou à la fin de la journée, je passais les commandes au service clients depuis une cabine téléphonique. Par moments, nous étions un peu bousculés par les gens qui attendaient dehors. Mais tous les itinérants travaillaient dans les cabines, c’étaient comme nos bureaux.
Parole recueillie par Martine et Pierre, et mise en récit par Martine
J’ai été embauché en intérim en 1989, dans une PME d’électricité générale. Je travaillais en équipe sur des sites d’industries chimiques, des hôpitaux. On montait toute l’électricité de A à Z. Dans l’agroalimentaire, on entretenait les chaînes de production. On assurait aussi de la maintenance dans les centrales nucléaires, un travail très spécifique. Plus le temps passait, plus l’entreprise avait confiance en moi, et je suis passé chef d’équipe. Mais en avril 98, à l’âge de 27 ans, j’ai été victime d’un accident de voiture sur le trajet pour aller au travail. Ironie du sort : doté d’un CAP électromécanicien, je suis rentré dans un poteau EDF !
Parole recueillie, traduite et mise en récit par Pierre, Martine et Christine
Brahim sur un navire en construction. Au loin, le port de Saint-Nazaire
J’habite dans le sud de l’Espagne depuis que j’ai seize ans. Mon père y travaillait, et nous avons quitté le Maroc avec le reste de la famille pour le rejoindre. Maintenant, j’ai les deux nationalités et j’ai acheté une maison en Espagne. J’avais commencé ma formation de soudeur au Maroc, je l’ai terminée en Espagne et j’ai commencé à travailler à 18 ans. Depuis, j’ai travaillé dans toutes les régions d’Espagne, puis en Finlande, aux Pays-Bas, en France et ailleurs. Et me voilà depuis presque deux ans aux Chantiers Navals de Saint-Nazaire.
Le chantier ressemble à une sorte de Lego géant où l’on assemble des blocs qui sont des morceaux de paquebot. Les panneaux qui vont faire les blocs sont très grands et il faut y souder les tuyaux dans les trous prévus. Je soude les tubes et quand j’ai fini mon travail, la grue se saisit du bloc entier et le pose sur le bateau Et ainsi de suite. Après, quand les panneaux sont installés, je monte raccorder leurs tuyaux.
Parole de juin 2023, mise en récit par Dominique et Pierre
À Saint-Nazaire, un immeuble épargné par les bombes et ses récents voisins
Le métier que j’exerce aujourd’hui suppose de s’adapter en permanence aux clients et aux imprévus. C’est une occasion quotidienne d’apprendre. J’ai en effet créé mon entreprise il y a quelques années et je pilote désormais une activité dans le bâtiment et la rénovation, un secteur économiquement porteur, sur un territoire caractérisé par une grande diversité sociale et économique et une grande diversité de besoins. À La Baule, on n’a pas la même clientèle qu’à Saint-Nazaire, Montoir, Donges ou même Pontchâteau.
Devant le siège de l’usine de Montoir, le « SO-30P Bretagne », un moyen courrier de 1947
Quand je suis entré dans la vie active, j’ai travaillé ici ou là dans le domaine de la chaudronnerie, du tournage, du fraisage. Un jour, je rencontre quelqu’un qui me dit : « Tiens, ils cherchent du monde à l’Aérospatiale ». Je ne savais même pas qu’il y avait cette entreprise dans la région de Saint-Nazaire – Montoir. Lorsque, venant de la Mayenne, j’étais arrivé dans la région en 1989 pour suivre mes parents du côté de Pontchâteau, on ne parlait que des Chantiers : « – Tu travailles où ? – Je travaille aux Chantiers de l’Atlantique… » À l’époque, il y avait plus de 10 000 personnes employées là-bas. L’image de la région, c’était celle des paquebots. En fait, j’ai été embauché à l’aérospatiale, dans l’usine de Montoir. Là, j’ai d’abord travaillé sur la zone des panneaux sous voilures avant d’être affecté à la fabrication de la « case de train » du programme Airbus A330. Cette « case » est l’endroit où les roues de l’avion viennent se loger après le décollage. Puis, j’ai passé quelques années sur la ligne d’assemblage du fuselage de l’A300. À la longue, j’ai eu des problèmes de dos et je me suis retrouvé dans un service adapté. J’ai alors repris des études et j’ai décroché un diplôme qui, parmi les 563 métiers répertoriés chez Airbus, m’a permis d’en choisir un qui soit compatible avec mes soucis de santé. Je suis donc maintenant technicien aéronautique – un « col blanc » – chargé de remédier aux défauts de montage et d’améliorer le process sur le programme des A350.
Patrice, ajusteur chez MAN-Energy Solutions, constructeur de moteurs diésel géants
Parole d’octobre 2022, recueillie et mise en récit par Pierre
Les établissements MAN, dans l’enchevêtrement des usines du site industriel
Je suis un «casseur d’angles». C’est comme ça que notre ancien patron, à son époque, appelait ceux qui, comme moi aujourd’hui, ébavuraient les bielles dans les ateliers de l’usine MAN-ES de Saint-Nazaire. Lorsqu’elles sortent de fabrication, ces pièces de moteur diésel ont des angles vifs. Il faut les effacer. Depuis que je suis arrivé dans l’usine comme ajusteur, il y a 20 ans, la technique n’a pas changé. Je me sers toujours de la lime comme j’ai appris à le faire à l’école. Il faut sentir la matière. Je passe un coup et j’enlève peut-être deux millimètres d’acier… En deux ou trois coups de lime, c’est vite fait. Certains utilisent la meule équipée d’une lime-aiguille en carbure. Mais je n’aime pas ça…
Parole de novembre 2022, recueillie par Pierre, mise en récit par Christine
» Notre logo associe un petit bateau en papier et un livre. «
« L’Embarcadère » : c’est ainsi que nous avons baptisé la librairie, Sarah, moi et l’association « Des Voix au chapitre » quand nous l’avons créée il y a huit ans. Notre logo associe un petit bateau en papier et un livre. C’était une manière de nous ancrer dans le territoire en référence à son passé, à la construction des bateaux, au port d’où ils partaient : c’est tout un imaginaire. Quand nous avons réaménagé la librairie, les architectes du collectif « Fichtre ! » ont choisi de faire un clin d’œil à Saint-Nazaire, ville reconstruite. Pour le premier meuble qu’ils nous ont fabriqué, ils se sont inspirés des architectures de la reconstruction d’après-guerre, comme celle de Le Corbusier. Ils ont donc dessiné de grands plateaux et des poteaux, avant d’y mettre les murs et les escaliers. Les intercalaires qui soutiennent les livres ont tous une découpe un peu fantaisiste. Ils ont créé une espèce d’atlas de formes géométriques que l’on trouve dans l’urbanisme de Saint-Nazaire. Quand c’était vide, cela ressemblait à une maison de poupée, on avait envie d’y mettre de petits personnages. Cela ne saute pas aux yeux depuis que nous les avons remplis avec les livres, mais c’est notre particularité.
À partir du moment où je suis devenue technicienne de maintenance électrique au terminal méthanier de Montoir (voir encadré), mon territoire mental a complètement évolué. Je suis passée d’un bureau un peu étriqué à un périmètre élargi : celui de l’ensemble du terminal situé au bout d’une route en bord de Loire. C’est un lieu paradoxal puisqu’il est à la fois exposé à tous les vents et strictement fermé au public. Qui veut pénétrer dans ce site Seveso doit y être invité, sinon, il n‘entre pas. Tout juste compte-t-on, parmi les véhicules autorisés, le camion qui vient livrer la restauration méridienne – il faut bien nourrir les troupes… Tout véhicule qui entre en zone gaz, doit être équipé d’un coupe batterie. Pas possible, non plus, d’entrer avec un smartphone.
Monica, technicienne de maintenance en informatique
Parole de septembre 2022, recueillie par Pierre et mise en récit par Roxane
Le « cloud », un grand mystère
Aujourd’hui, tout se fait sur internet. Des déclarations d’impôts aux cartes grises en passant par les créations de mots de passe, la vérification des comptes bancaires, des retraites… Les particuliers de la région nazairienne chez qui je vais pour dépanner l’informatique sont majoritairement des retraités qui non seulement veulent comprendre ce qu’il se passe avec leurs sous, mais pouvoir effectuer tranquillement leurs démarches administratives. Les enfants sont loin ou ne veulent pas s’occuper de l’ordinateur de leurs parents. Ou bien, s’ils le font, ils n’expliquent rien. «On ne va pas les déranger avec ça !» se résignent les parents. Mais à n’importe quel âge, l’ordinateur reste une machine compliquée. On m’appelle beaucoup pour des petits dépannages : des lenteurs, des manques de connexions, des opérations de transfert de photos du Smartphone vers l’ordinateur. Les gens aiment bien constituer des albums même s’ils ne vont jamais regarder leurs photos. Le grand mystère reste le Cloud. Ils n’y comprennent rien. C’est compliqué de mettre à jour la sécurité d’un compte bancaire. L’idée est de leur montrer comment faire pour qu’ils se débrouillent sans moi.
Jean-François, salarié aux Chantiers de l’Atlantique
Parole de juin 2022, mise en texte par Pierre
Du côté des bureaux d’études
De chez moi, sur les hauteurs du quartier de l’Immaculée, je peux voir les bateaux qui dominent les immeubles, quand ils sont dans la forme Joubert. Et, sur la gauche, je peux apercevoir les barres rouges des portiques. Tous les jours, je traverse la ville pour me rendre dans un bâtiment qui, sur le « rond-point de l’ancre » fait face à celui de la direction des Chantiers de l’Atlantique, côté bassin. Là je rejoins mon poste de travail dans le bureau d’études au service électricité. Ce service est chargé entre autres de concevoir les installations qui, en fond de cale, vont fournir plusieurs dizaines de mégawatts dont 80% seront utilisés par les moteurs de propulsion électrique. C’est souvent le même rituel : je dépose ma veste, je fais chauffer la bouilloire et je vais dire bonjour à ceux qui sont arrivés. Quand j’ai commencé aux Chantiers, il y a trente-deux ans, il était de bon ton de faire le tour du bureau et de taper la discute. À cette époque, il y avait même le “Ouest-France” et le “Presse-Océan” qui étaient ouverts. On se serrait la louche, on lisait le journal jusqu’à 8h – après avoir pointé – certains faisaient les mots croisés, on prenait le café et on papotait sans aller directement au travail.
Damien, responsable de travaux aux Chantiers de l’Atlantique à Saint Nazaire
Parole de mai 2022, mise en texte avec Pierre
Voilà 32 ans que je suis aux Chantiers de l’Atlantique. Lorsque j’ai commencé à y travailler, l’entreprise employait 5 600 personnes et quelques sous-traitants. C’étaient des gens de la région, notamment beaucoup d’habitants de la Brière qui occupaient nombre de postes de maîtrise. Aujourd’hui, on entend moins de noms à connotation briéronne. Les Mahé, Moyon ou Aoustin se font plus rares… Il y a 30 ans, les gens arrivaient encore de Brière en car. Maintenant il y a une desserte routière qui fait le tour de l’entreprise et de larges surfaces de parkings. Si bien que chacun peut se garer à proximité de son lieu de travail. L’ambiance n’est plus la même. Il est loin le temps où, à l’heure de la débauche, les grilles s’ouvraient pour laisser passer un flot de vélos et de personnes qui traversaient la rue et essaimaient dans les cafés alignés le long du quai.
Avant d’être affecté au magasin de petit outillage, j’ai passé plusieurs années au cœur du chantier naval puisque je faisais partie de l’équipe chargée d’implanter au sol les plots qui supportent la coque du navire au fur et à mesure qu’on le construit. Mon rôle était, au fond de la cale, de tracer la silhouette de la coque, de placer des blocs de béton sur lesquels j’ajustais au rabot et au laser les poutres en chêne qu’on appelle des « tins ». J’étais ce qu’on appelle un « attineur »…