Aller rendre un service est une bonne raison de se lever le matin. C’est le coeur de métier des agents de la fonction publique, hospitalière (voir aussi nos rubriques « prendre soin » et « soigner le cancer »), territoriale ou d’État (voir aussi notre rubrique « enseigner, chercher, étudier »). C’est aussi le métier des salariés des entreprises de service public : conseiller, orienter, dépanner, conduire … Leurs récits sont ici
Parole recueillie par Dominique et Jacques, mise en récit par François
Dans les locaux de la Mairie
A deux ans, sans que je sache comment je me suis retrouvé sur une voie de chemin de fer dans mon pays le Burkina Faso. Le train n’a pu freiner et j’ai perdu mes deux membres du côté gauche et les trois quart de ceux du côté droit. Je n’en ai aucun souvenir, aussi je considère que je suis une personne handicapée de naissance. Malgré ce lourd handicap, mes parents ont décidé que je devais avoir une vie normale. A douze ans, j’ai rejoint l’école puis le lycée à la capitale et après l’université à Ouagadougou.
Je suis greffière au sein d’un Conseil des Prud’hommes depuis huit ans et affectée à un service qui rassemble six magistrats professionnels, cinq greffiers et quatre adjoints administratifs. Mais à compter de 2020, j’exerce mes missions en qualité de travailleur handicapé. Comment j’ai appris ma maladie ? Lors d’une audience, le magistrat en responsabilité de celle-ci m’a interpellée en fixant mon visage qui s’était crispé. « Madame, cela ne va pas ? Vous ne vous sentez pas bien ? Votre visage… il y a un problème ! ». J’ai répondu « Non, non, ça va, j’irai voir un médecin ce soir ». Mais le SAMU a été appelé et j’ai été conduite aux urgences. Là, j’ai commencé à avoir un peu peur et le verdict est tombé. Les neurologues ont éliminé l’hypothèse d’un zona et ont diagnostiqué une crise de sclérose en plaques. J’ai eu une IRM et d’autres examens qui ont confirmé cela. Je suis littéralement tombée des nues. Un truc inimaginable ! Je n’avais jamais eu précédemment de poussées, ni de démangeaisons faciales.
Christophe, conseiller en insertion professionnelle
Parole recueillie et mise en récit par Vincent
Arriver jusqu’à moi, ça peut être difficile
Je suis conseiller en insertion professionnelle à Pôle Emploi, maintenant France Travail. Je suis entré à l’ANPE… il y a longtemps. En ce moment, je suis détaché sur une mission qu’on appelle “Accompagnement global“, financée par le Fonds Social Européen (FSE1). La structure dédiée à cet accompagnement global est un service social de la Mairie. L’idée, c’est de faire revenir au travail des personnes qui sont suivies par les services sociaux. Ces personnes sont très éloignées de l’emploi. Avant de les accompagner vers le retour au travail, il faut les aider à régler des difficultés plus immédiates : où dormir, comment se soigner, comment faire garder un enfant… qui sont des obstacles bien réels à une recherche d’emploi.
Virginie, agent d’accueil à la CPAM de Loire-Atlantique
Parole recueillie en septembre 2022 par Jacques et Pierre, mise en texte par Christine
La CPAM de Loire-Atlantique
Parfois, les gens nous voient encore à l’ancienne, comme le guichet de « la sécu » où l’on appelle : « numéro 302 ! ». En fait, ce n’est pas du tout ça. Je reçois les assurés comme j’aimerais être reçue. J’appelle la personne par son nom de famille, pas par un numéro. Plutôt que de l’attendre assise à mon bureau, je me lève pour aller à sa rencontre. Les situations auxquelles j’ai affaire sont très variées. C’est par exemple une dame qui vient parce que son mari est mort de l’amiante ; il s’agit d’un dossier de maladie professionnelle post mortem. Ça peut être une question d’affiliation, un enfant qui vient de naître ou un étranger qui arrive. Je peux m’occuper de la prise en charge des implants capillaires de quelqu’un qui a un cancer, d’un dossier d’invalidité, d’une rente d’accident du travail, d’un appareillage auditif ou d’une prise en charge d’orthodontie. Je me suis récemment occupée d’obtenir une aide extraordinaire pour un recours à une diététicienne, alors que cela n’est normalement pas pris en charge par la CPAM. Je prends la demande et j’essaye d’y répondre. Mais, la législation ne cessant d’évoluer, je me pose tous les jours de nouvelles questions, la plupart du temps très techniques. Il faut plus de six mois pour former un agent d’accueil.
Jean-Paul, agent consignataire au port de Saint-Nazaire
Parole mise en récit par François et Pierre
Le site portuaire de Saint-Nazaire – Montoir – Donges
La société d’agents consignataires au port de Saint-Nazaire travaille 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Ça ne s’arrête jamais. Un soir où j’étais d’astreinte, je reçois un appel. Il est 23 heures, je suis tout seul à la maison, devant mon petit écran. Le commandant d’un navire en attente sur rade a un problème. En raison du gros temps, le bâtiment au mouillage a tiré sur sa chaîne. L’ancre est accrochée au fond. L’équipage a les plus grandes difficultés à la relever. Il ne pourra donc pas monter au terminal à l’heure prévue pour décharger sa cargaison. Mon rôle d’agent consignataire, en tant qu’interlocuteur du bateau et de l’affréteur, est alors d’appeler la capitainerie du port pour signaler le problème. À partir de là, l’information est répercutée auprès des services qui s’occupent des opérations d’accostage et de la rotation des navires, afin que les répercussions de ce contretemps soient gérées au mieux.
Parole d’octobre 2022, recueillie par Pierre, mise en récit par Christine
Devant la gare SNCF
« Tu vois, c’est la dame qui m’emmenait à l’école quand j’étais petit » : c’est ce que j’ai entendu dernièrement dans la bouche d’un jeune homme qui montait dans mon bus avec son fils. Depuis trente ans que j’exerce ce métier, je fais un peu partie des murs. Il y a même des usagers qui m’appellent par mon prénom, surtout depuis la grève de 2004. Il faut dire que j’étais en première ligne pendant le conflit, qui a été très médiatisé. Des journalistes nous ont raconté que leur rédaction, comme lors de toutes les grèves, leur demandait d’interroger des usagers mécontents de notre arrêt de travail. Mais ils n’en trouvaient pas à Saint-Nazaire. C’était impressionnant de voir à quel point l’opinion publique était avec nous.
Parole recueillie le 22 septembre 2022 par Jacques et Pierre, mise en récit par Pierre
Le TER 58041 à la gare de Donges
À la SNCF, je fais partie de la catégorie des agents de circulation. Autrefois, on nous appelait les « aiguilleurs ». Donc je change les trains de voies, je gère les incidents, depuis 2003 où je suis arrivé sur le bassin. J’étais aussi anciennement secrétaire du syndicat des cheminots de Saint-Nazaire, maintenant j’en suis le trésorier. En tant qu’agent de réserve, je peux intervenir sur le territoire des gares de Montoir-de-Bretagne, de Pontchâteau et celle de Donges qui va fermer à partir de demain soir à cause des travaux de contournement de la raffinerie Total.
Chez nous, aux impôts, c’est comme dans tous les autres services publics de Saint-Nazaire : il n’y a pratiquement plus d’accueil. Pourtant, la plupart des services qui ont un rapport avec le public sont regroupés au centre-ville, avenue du général de Gaulle. Il y a là le service des entreprises, le service des particuliers, la trésorerie de l’hôpital, la trésorerie municipale, la trésorerie des impôts. Le fait d’avoir réuni ces services sur le même lieu devrait logiquement simplifier les démarches. Sauf qu’il n’y a pas assez de personnel, que les horaires d’ouverture ont été fortement réduits et que certains services ne reçoivent pas. Auparavant, les Impôts étaient ouverts toute la journée avec juste la coupure du midi. Quand les Nazairiens allaient au service des demandes de HLM, juste à côté, ils venaient chez nous demander un double de leur feuille d’impôt. Je ne trouvais pas ça anormal. Mais il paraît que ça dérange. On a dû cesser de faire des photocopies pour les gens. Maintenant, les usagers ne peuvent plus venir que le matin de 8h30 à midi.
Parole du 16 mars 2022, mise en texte par François
Pour le grand public, un commissaire enquêteur serait un homme, plus rarement une femme, qui exerce ses fonctions dans un service de police. En réalité, il a pour mission d’entendre les riverains susceptibles d’être affectés par des projets d’implantation d’un ouvrage, par la révision d’un plan d’urbanisme… qui ont vocation à modifier leur territoire. Pour cela, il est amené à les rencontrer, souvent en mairie. Assez contre intuitivement, les confinements sanitaires n’ont pas massivement bouleversé mon travail au quotidien qui consiste pour l’essentiel à la rédaction de rapports. Ils ont par contre modifié mes relations avec mes principaux interlocuteurs que sont les citoyens et les représentants d’associations concernés par une enquête publique.
Valérie, Secrétaire syndicale, branche « Transports » – Canton de Genève
Parole de février 2021, recueillie par Martine, mise en texte par François
Mon travail est extrêmement protéiforme. Je suis secrétaire syndicale en charge des salariés de la branche « Transport » pour le canton de Genève. Je suis donc salariée de mon syndicat : le SEV. J’ai en responsabilité les travailleurs des transports, c’est à dire ceux en poste aux Chemins de Fer Fédéraux (CFF), mais également les travailleurs des TPG (Transports Publics Genevois) ceux des tramways, des trolleybus, des autobus, des bateaux et même ceux affectés aux remontées mécaniques, qu’ils les conduisent, les réparent ou les organisent … et ce, qu’ils soient employés dans le secteur public ou dans des entreprises de droit privé réalisant des prestations publiques.
Pierre, syndicaliste dans la fonction publique territoriale
Paroles du 2 juillet 2020, mises en texte avec Martine
Je travaille à la voirie pour le Département du Rhône, je suis secrétaire-adjoint du syndicat CGT, je siège à la Commission Hygiène, Sécurité et Conditions de Travail (CHSCT) et en Commission Administrative Paritaire des catégories C (CAP C). Je suis aussi référent route pour la région Auvergne-Rhône-Alpes au syndicat CGT de la Fonction Publique Territoriale, à Paris. Je pense que le télétravail c’est politique.
Julia, gestionnaire du personnel à la DRH d’un Conseil Régional
Parole du 7 juillet, mise en texte avec Martine
Je travaille à la DRH au Conseil Régional Auvergne-Rhône-Alpes depuis 2008, je suis gestionnaire du personnel des directions de l’économie et du tourisme. Je gère aussi les personnels non enseignants, c’est à dire les personnels techniques (agents d’entretien, cuisiniers, ouvriers en maintenance…) des lycées de la Loire, principalement, et celui de La Duchère, à Lyon.
Alfred, responsable d’un service d’économie agricole dans la fonction publique de l’État
Parole du 12 juillet, mise en texte avec François
Cadre de la fonction publique de l’État, je suis actuellement responsable d’un service d’économie agricole dans une direction départementale des territoires, c’est un service déconcentré interministériel. Auparavant, j’ai été le secrétaire général de cette même structure. Avec cinq cadres intermédiaires, j’ai donc en responsabilité entre trente et quarante personnes. Ce chiffre varie dans l’année en fonction des missions du service et plus particulièrement de la gestion des aides de la politique agricole commune (PAC) pour laquelle nous recrutons des vacataires pour conforter les équipes de titulaires.
Parole du 21 avril 2020, mise en texte avec Christine
Depuis le temps que je fais cette tournée, je connais la vie privée des gens. Parce que le courrier, ça parle. Quand ils sont abonnés au Point ou au Monde Diplomatique, je me doute bien qu’ils ont des opinions politiques différentes. Avec l’habitude, je reconnais les enveloppes, par exemple celles des examens médicaux. Une enveloppe, c’est une prise de sang. Plusieurs dans le mois, c’est qu’il y a des problèmes de santé. Il y en a qui m’en parlent. Le facteur c’est un peu comme le médecin. Avec lui, les gens se lâchent. Parfois, je trouve que c’est même trop. Cela ne me gêne pas dans la mesure où je garde tout pour moi. J’ai prêté serment quand je suis rentré à la poste, et je fais très attention. Sinon, je pourrais colporter un tas de conneries sur les gens, les voisins, le maire. Surtout ici, à la campagne. On me le donne, je le prends. Et j’essaye de ne pas afficher mes opinions.
Parole du 10 avril 2020, mise en texte avec Martine
Personne ne sait vraiment ce que je fais, c’est difficile à expliquer. Quand je dis technicien en signalisation tramway, ça ne parle pas. C’est quoi ? Les panneaux ? Les feux ? Même pour moi, avant, il y avait forcément quelques personnes dans un bureau quelque part qui regardaient comment ça se passait. Quand j’ai fini mon travail et que je vais acheter une baguette avant de rentrer, on me demande ce que je fais comme boulot parce que je suis encore en tenue de travail, je leur dis que je travaille dans les transports en commun et ça ne surprend personne que l’on travaille encore.